FIN DU 4ÈME SIÈCLE ET DÉBUT DU MOYEN-ÂGE


Le Monde Ancien a pris fin avec le triomphe du Catholicisme au Concile de Nicée.
Le Monde Moderne commence.
Entre les deux, une époque de transition :
Le Moyen Age, que l'histoire classique fait commencer à la mort de Théodose le Grand (395) et termine à la prise de Constantinople par les Turcs (1453).
Ces divisions n'ont pas de valeur pour nous. Ce qui nous intéresse, c'est de savoir comment à l'ancien gouvernement féminin va succéder le gouvernement masculin. Nous allons en étudier les péripéties. Il s'agit surtout de dévoiler l'histoire de la Femme en lutte avec l'Église, depuis le Concile de Nicée jusqu'à la Révolution française.
Nous l'avons spécialement étudiée en France parce que c'est pour nous l'histoire la plus connue.



LE PREMIER CHRISTIANISME EN GAULE
Pendant que ceux qu'on appelait les « barbares » envahissaient le Midi, les Chrétiens envahissaient le Nord.
Déjà ils avaient fondé l'île d'Iona, qui fut le berceau du premier Christianisme en Ecosse et le foyer des lumières religieuses du royaume. Le nom donné à cette île indique bien qu'il s'agit de la religion johannite (voir l'article sur les origines et l'histoire du Christianisme).
Les propagateurs de la doctrine vinrent dans les Gaules, alors soumises à la domination romaine, et que commençaient à troubler les infiltrations ou incursions germaniques. Les Chrétiens féministes constituaient des sociétés ayant leurs lois propres, leur morale et leurs mœurs distinctes, leur culte et leur justice.
Ils étaient à la fois les éducateurs moralistes, économes et administrateurs de la Société, veillant non seulement à la conservation du culte caché dans les anciens Mystères, mais encore et surtout à l'observation des obligations de réciprocité entre les associés, qui s'appellent des « frères », et à l'application de la doctrine, dénonçant les infractions et les punissant par des pénitences infligées et au besoin par l'expulsion de la Société sous forme d'interdiction.
Pour donner aux riches l'exemple du désintéressement, ces délégués d'une classe qui ne possédait rien imposaient à ceux qui possédaient la charité et le renoncement à leurs biens.
Telle fut la primitive Église Johannite, dans les conceptions et les pratiques de laquelle on retrouve toutes les traditions féministes des anciens Israélites et des anciens Celtes.
Mais ce qui est bien « christien », c'est-à-dire johannite, c'est la conception de l'organisation de la société nouvelle sur une base égalitaire, c'est-à-dire en supprimant les supériorités factices et conventionnelles des hommes, qui prennent toutes les premières places sans avoir aucun mérite, aucune valeur qui y donne droit.
L'Église primitive voulut affranchir le monde de tous les privilèges masculins injustifiés.
Voilà l'idéal chrétien que des rénovateurs modernes, tel Saint-Simon, proposent comme un exemple à imiter.
Un peu plus tard, pendant que l'Église Johannite devenait un Ordre de Chevalerie, le peuple resté fidèle aux anciens principes de Justice du régime antérieur matriarcal organisait le mouvement communal, qui ne fut que l'application dans le domaine civil des principes de la doctrine chrétienne. Ce sont ces principes de Justice qui présidèrent à l'organisation ouvrière des Confréries ou Corporations, que les syndicats modernes essaient de reconstituer.
Et nous soulignons le mot Confréries pour que l'on comprenne bien leur origine religieuse, mais féministe.
Le mouvement communal, à raison des circonstances dans lesquelles il Se produisit, demeura local, comme le régime féministe des tribus fédérées. Il n'a pas été une révolution nationale comme les mouvements masculins toujours plus étendus, mais, tel qu'il est, il demeure encore un modèle d'organisation attestant le génie de ceux qui l'avaient créé, et l'on peut même dire que ce régime social aurait atteint la perfection sans les difficultés qui l'entravèrent.
C'est la philosophie des temps primitifs qui fut mise en institutions par le peuple à côté de l'Église Johannite, et c'est ce qui a pu persister de ces anciens principes qui fit la civilisation, l'art, la science, et le bonheur des peuples à toutes les époques.
Ce n'est donc pas le Catholicisme qui créa l'association, le concours mutuel, en un mot la solidarité restée l'idéal social ; c'est si peu la morale de l'Évangile masculin qui produisit tout cela que, lorsqu'il parut, le peuple déjà (et toujours) se moquait du prêtre et s'insurgeait contre les évêques. Le Catholicisme, que l'on a appelé bien à tort le socialisme chrétien, loin d'organiser, désorganisa le monde, aidé par la royauté que prétendaient exercer les pirates de toutes les nations.
Après le grand désordre moral de la Rome impériale, il fallait pour faire sortir la Gaule de l'avilissement et y reconstituer une civilisation, que tout fût renouvelé, la vie privée et la vie publique.
Il fallait des « Principes » nouveaux, des hommes capables d'héroïsme, pour que l'humanité retrouvât la Justice, basée sur le Droit Naturel, condamné par les révoltés. C'est ce qu'apportait à la Gaule la doctrine des Johannites.



LA GAULE ROMAINE
La corruption romaine avait détruit l'œuvre sociale des anciens temps gynécocratiques ; il n'y avait plus que perversion en haut et misère en bas, et, pour les femmes, servitude et désespoir.
C'est au milieu de ce désordre qu'avait surgi la doctrine Christienne de Johanna en Judée, et déjà elle s'était répandue dans l'Empire romain, puisque, depuis Tibère et Néron, on la persécutait.
Cette doctrine restituait les anciennes vérités sous une forme nouvelle, elle rétablissait l'ancienne morale, et elle renouvelait toutes les institutions sociales ; elle portait donc en elle les éléments d'une renaissance, elle rouvrait la voie de la Justice et suscitait des vertus nouvelles, des héroïsmes.
Rome avait condamné le Droit Naturel ; le Christianisme de Johanna le rétablissait.
Mais ce sont ces lois si sages, ces principes si élevés qui inquiétaient les hommes. La foule ne savait plus rien, mais souffrait de l'injustice que l'ignorance avait engendrée ; elle avait accepté toutes les fables que les Druides ou les Romains avaient enseignées, mais ces vaines croyances, sans morale, avaient fait une société dans laquelle, suivant l'expression d'Henri Martin, « les riches s'étourdissaient dans les orgies, les pauvres s'abrutissaient dans la misère ». Il fallait autre chose : le retour aux lois de la Nature, le retour à la morale scientifique.
C'est ce que tout le monde attendait.
Ce fut alors que la doctrine de Johanna fut introduite en Gaule par saint Pothin et saint Irénée, disent les Catholiques ; nous ne savons pas, mais peu importe ; il est certain qu'en 160 on fonda la première Église à Lyon, et on nous dit que la doctrine nouvelle fut accueillie avec transport par les pauvres, par les opprimés. C'était en effet leur salut.
Elle avait pour base la Justice, la Liberté et l'Amour divin (féminin). Aussi nulle part la foi nouvelle, qui rendait sa place à la Femme, ne s'étendit avec autant de rapidité.
Moins d'un siècle après l'apparition des premiers Chrétiens en Gaule, la nation tout entière était convertie.
De nombreuses églises étaient fondées suivant l'architecture et le symbolisme des anciens Mystères que l'on retrouve encore dans ces vieux temples, tel le temple Saint-Jean à Poitiers, fondé par saint Hilaire, que les Catholiques, plus tard, ont consacré à leur culte, et dans lequel la Franc-Maçonnerie pourrait reconnaître le vieux symbolisme des Loges.
Inutile de dire que, dans ce premier Christianisme, il n'était pas question de la légende de Jésus.
La trahison de Paul n'était pas encore connue, et sa doctrine surnaturelle de l’homme-Messie ne se propagea que longtemps après. Nous avons montré comment la fondatrice du premier Christianisme, Johanna, est devenue saint Jean dans l'histoire masculinisée.



LE CULTE DE MARIE EN GAULE
L'introduction du Christianisme dans les Gaules y apporta, avec la doctrine de Johanna, la glorification de l'antique Myriam, car la Rédemption (mot qui signifie redonner) ne pouvait rendre la science antique sans en faire connaître en même temps l'auteur caché et persécuté.
L'origine végétale avait été connue et enseignée par les Druidesses, et cela avait fait naître la vieille tradition de l'arbre de Noël, ce symbole du recommencement de la vie à l'époque des naissances.
C'est que, avec le temps, les traditions mystérieuses du Druidisme étaient descendues du chant des Bardes aux croyances populaires.
Il fut d'autant plus facile de raviver en Gaule le culte de la Femme que, en réalité, ce culte avait toujours existé. La Madone était depuis longtemps populaire, et le peuple rendait un hommage à la Divinité féminine sous des noms divers, et lui édifiait, de distance en distance, d'humbles chapelles champêtres.
Il y en avait sur toutes les routes, dans les bois, dans les prairies, dans les plaines, sur les monts, partout. Ces petites chapelles étaient couvertes de lierre et de fleurs. Cette dévotion naturelle, naïve, spontanée, si bien appropriée aux instincts profonds de l'homme, aux habitudes primitives, à l'atavisme de l'antique Age d'Or, subsista longtemps avec sa religieuse poésie. La Madone a plusieurs fois changé de nom, mais elle est toujours restée « la Femme », et, près d'elle, il y avait toujours une petite lampe mystérieuse qui ne devait jamais s'éteindre : c'est la lumière de l'Esprit Féminin.
Les images de Myriam, devenue Marie chez les Gaulois, se multiplièrent.
Donc, malgré tout, la Gaule, c'est la Femme, comme Rome, c'est l'Homme. La lutte va s'établir entre ces deux puissances.
Elle durera jusqu'à la Révolution française.



PERSÉCUTION
La Rome des Empereurs avait persécuté les Chrétiens Johannites en Italie, elle allait les persécuter en Gaule. Les philosophes masculinistes et les prétendus savants les combattaient par la parole comme on combat le féminisme moderne, les gouvernements par la persécution.
Les tortures les plus horribles furent employées contre ces femmes et contre les hommes qui défendaient leur cause, et, comme elles voulaient la Vérité et la Justice sociale, on voulut les obliger à rendre les honneurs divins aux dieux mâles. « Les Chrétiens sont accusés d'être des séditieux qui refusent d'adorer l'image de l'empereur et d'offrir des sacrifices aux dieux pour le Père de la Patrie. » (Henri Martin.)
En effet, les Gaulois restaient fidèles à la Matrie. Chateaubriand, dans les Martyrs (Livre XXIV), dit : « Cyrille s'écrie : Fils de la Femme, on vous a donné un front de diamant. »
Mais les empereurs romains voulaient prendre la première place dans la religion. On ne les appelle pas seulement divins, on les appelle éternels (copie de l'éternel féminin), et dieux paternels, pour copier les Déesses-Mères. Chateaubriand dit des Chrétiens, qu'il confond à tort avec les Catholiques : « Poussés à bout par leurs persécuteurs et poursuivis comme des bêtes fauves, ils n'ont pas même fait entendre le plus léger murmure ; neuf fois ils ont été massacrés. » On les déclara ennemis publics et on les fit dévorer vivants par des bêtes féroces.
Les martyrs furent nombreux, et les dignités dont quelques-uns étaient revêtus ne les sauvaient pas.
En 177, saint Pothin, évêque johannite de Lyon, fut envoyé au supplice avec 47 de ses disciples. Une jeune esclave Blandine, fut livrée aux bêtes. A Autun, Symphorien, fils d'un des magistrats municipaux, fut mis à mort. Saint Denis fut décapité à Paris, en 260, sur la butte Montmartre. Toute la Légion thébaine fut passée au fil de l'épée.
Crépin et Crépinien, frères, vinrent de Rome pour prêcher l'Évangile et s'établirent à Soissons ; ils furent décapités en 287.
La persécution redoubla en 303.
Mais tout cela n'empêcha pas la doctrine de se répandre, car nous trouvons l'Église Johannite s'organisant et se perpétuant au milieu des luttes jusqu'à l'époque de l'Inquisition qui la fit sombrer tout à fait.



ORGANISATION DE L’ÉGLISE CHRÉTIENNE JOHANNITE
Les primitives Églises Johannites s'étant perpétuées dans les sociétés secrètes, nous en retrouvons l'organisation dans les Temples maçonniques.
La Mère-Vénérable (presbyte), que les masculinistes appellent l’Ancien, l'Oratrice et la Secrétaire (de secretum, secret), sont des fonctions féminines et siègent à l’Orient, partie réservée du Temple.
Tout était symbolique dans cette religion naturelle. Orient signifie soleil qui monte. Ce mot indique l'ascension dans l'évolution féminine.
Les hommes avaient aussi des fonctions dans les Temples. Mais ils siégeaient à l'Occident (mot qui signifie soleil qui descend, symbole de l'involution masculine). Ces fonctions étaient celles des Surveillants, appelés Épiscopes, d'où Évêques. Elles ont pris de l'extension, comme tout ce qui est masculin, au point que, plus tard, ce sont les Épiscopes qui ont accaparé la grande autorité des Mères-Vénérables ; puis ils ont siégé dans la partie réservée des Temples et ont dirigé toute la religion. La femme de l'Évêque s'appelait Episcopa.
Les historiens modernes nous disent que chacune des cités de la Gaule (il y en avait 155) avait son Evêque, élu par les Chrétiens.
Évidemment, il s'agit de l'époque de transition qui sépare le premier Christianisme du Catholicisme, car, à l'époque de la Gaule Romaine, la religion catholique de saint Paul et des Papes n'est pas encore née.
Mais ce sont des auteurs catholiques qui ont écrit l'histoire, et toujours avec l'intention de faire croire que c'était leur religion qui était le premier Christianisme, quand en réalité ils en furent les ennemis et les destructeurs. Mais ces ennemis ne surgirent que plus tard (bien après Constantin). Pour le moment, l'Église Johannite a à se défendre sur un autre terrain.
« L'Empereur prétendait exercer une autorité sur les Églises, et il se qualifiait l’'évêque du dehors, l'évêque laïque, et s'attribuait la présidence des Conciles. » (H. Martin.)
« Le Christianisme, fondé par l'esprit de paix, de persuasion et de liberté, fut de la sorte mis en possession de l'empire par les armes et par l'autorité politique. » (H. Martin.)



PRISE DE POSSESSION DE LA RELIGION PAR LES EMPEREURS
Nul doute n'est possible. Ce qui est en jeu, au fond de ces luttes, c'est le Droit divin (féminin), le Droit maternel (naturel) que l'homme dispute à la femme ; et, quand il aura triomphé, la Déesse-Mère s'appellera le Saint-Père, les Prêtresses deviendront des prêtres, qui du reste portent le costume de la femme et se rasent pour faire disparaître le caractère principal de la masculinité.
L'État masculin favorisera le développement de la religion, quand la religion, sera masculinisée ; alors il facilitera sa diffusion et persécutera l'ancienne forme religieuse, qui se cachera dans les sociétés secrètes.
Tous les historiens font confusion entre le Christianisme Johannite et le Catholicisme Jésuiste qui l'a remplacé. Les Catholiques, ont tellement dénaturé l'histoire qu'ils ne savent plus se débrouiller eux-mêmes dans ce dédale.
C'est que l'égoïsme tyrannique de l'homme reparaît partout.
Qu'importent les noms donnés, les étiquettes mises sur un régime, si au fond il y a toujours un homme libre et maître, et une femme assujettie et dominée.



LES DERNIERS PAÏENS
Les Israélites appelaient les nations étrangères, qui avaient d'autres croyances que les leurs, Go'im (Psaume 21 ; Isaïe, 41,6) ; et ce mot servit plus tard à désigner les sectateurs des autres cultes.
Dans le Nouveau Testament, ce mot, sous sa forme grecque Ethnè et ethnikoï, désigne les païens.
La Vulgate rend Ethnè par gentes et par gentiles, pluriel de gentilis, « qui appartient à une nation ».
Ce mot gentiles sert presque toujours dans la Vulgate à traduire le mot Hellènes.
Après le triomphe du Jésuisme, sous Constantin, les païens, du latin paganus, paysan, qui sont ceux qui habitent les villages, les pagi, furent les derniers sectateurs de l'ancien culte théogonique, parce que ce culte persistait dans les campagnes, tandis que, dans les villes, où régnait la corruption, il avait cédé la place aux cultes nouveaux.
On trouve le mot païen pour la première fois dans l'édit suivant promulgué par Valentinien 1er en 368 ou 370 :
« Nous ordonnons que la décision rendue par le Divin Constance (305-306) ait force de loi et que, sous aucun prétexte, on n'ait égard aux décrets rendus à l'époque où les esprits des païens étaient soulevés par la méchanceté contre cette loi si sainte » (Codex Theodosianus). C'est que les « païens » s'étaient mêlés aux premiers Chrétiens, dans les villes et dans les maisons, et les défendaient.
Fabre d'Olivet, dans ses Vers dorés (p. 282), fait une remarque très judicieuse au sujet du mot Païen. Il dit : « Le nom de Païen est un terme injurieux et ignoble, dérivé du latin Paganus, qui signifie un rustre, un paysan.
« Quand le néo-christianisme eut entièrement triomphé du polythéisme grec et romain et que, par l'ordre de l'empereur Théodose, on eut abattu dans les villes les derniers temples dédiés aux Dieux des Nations, il se trouva que les peuples de la campagne persistèrent encore assez longtemps dans l'ancien culte, ce qui fit appeler par dérision Pagani tous ceux qui les imitèrent. Cette dénomination, qui pouvait convenir dans le 5e siècle aux Grecs et aux Romains qui refusaient de se soumettre à la religion dominante dans l'Empire, est fausse et ridicule quand on l'étend à d'autres temps et à d'autres peuples. On ne peut point dire, sans choquer à la fois la chronologie et le bon sens, que les Romains et les Grecs des siècles de César, d'Alexandre ou de Périclès, les Persans, les Arabes, les Égyptiens, les Indiens, les Chinois anciens ou modernes soient des Païens, c'est-à-dire des paysans réfractaires aux lois de Théodose. Ce sont des polythéistes, des monothéistes, des mythologues, tout ce qu'on voudra, des idolâtres peut-être, mais non pas des païens. »
Ceux que les masculinistes appellent païens sont ceux que les féministes appellent « les gentils » parce qu'ils les soutenaient.
La haine des Jésuistes contre les Païens (qui étaient pour eux un reproche vivant qui les irritait) se manifestait violemment : ils détruisaient leurs temples, ou les convertissaient en églises catholiques, ils prohibaient leurs spectacles, leurs jeux, ils permettaient de se ruer sur eux, de les piller, de violer leurs femmes et leurs filles, de dévaster leurs sépultures, de saccager tout ce qui rappelait le culte de leurs divinités, le culte des Déesses désormais aboli.
De plus, avides autant que débauchés, ils volaient les richesses des familles païennes qu'ils faisaient injustement condamner ; avec cela, ils fondaient des couvents de prostitution qui s'enrichissaient promptement et étaient le commencement de la richesse ecclésiastique qui devait tant s'accroître en continuant le système de vol qui eut son point de départ du temps de la simonie de Paul.

Pour comprendre l'histoire que nous allons relater maintenant, il faut connaître l'état social du monde à l'époque qui va commencer.
Cet état social ayant toujours été présenté par les historiens modernes comme répondant aux préjugés actuels, l'histoire n'a jamais été impartiale et n'a jamais cherché à l'être ; elle a été une arme dont se sont servis ceux qui ont voulu dominer, et ils l'ont fait servir à leurs fins. L'histoire racontée par l'homme est celle de ses instincts et de ses luttes. Or le règne de l'homme s'occupe des choses matérielles, les guerres, les intrigues pour la domination.
L'histoire racontée par la femme est celle des impulsions de la nature féminine. Le règne de la Femme s'occupe des choses spirituelles. Elle raconte ses craintes de la brutalité de l'homme, ses efforts pour cacher ce qui la blesse, ses souffrances et ses humiliations.
Donc, l'histoire des hommes, c'est la demi-histoire et la demi-humanité.
Nous allons faire l'autre moitié de l'histoire, celle que les hommes ont cachée, parce que, de siècle en siècle, ils ont affirmé leur puissance et supprimé toutes les contingences qui en entravaient la manifestation.



L’ETAT, IMAGE DE LA FAMILLE
La vie sociale, c'est le prolongement de la cause dans les faits.
« L'État, ne venant qu'après la famille et tirant d'elle son origine et ses droits, ne peut évidemment rien entreprendre sur ce qui la constitue essentiellement », dit l'abbé Naudet.
Ce qui est premier ne peut être ni analysé ni critiqué. C'est la source même où puise la tradition, où s'alimente l'esprit.
La forme de l'antique Matriarcat était logiquement basée sur cette considération que la Femme est l'élément économique tant psychique que moral du monde. Elle est le centre de la famille. Où il n'y a pas une Mère, il n'y a pas de famille.
Son nom, Mater, a fait Matri-monial, dont les hommes ont fait patrimoine.
Elle est la vie morale et la vie matérielle, Elle est l'éducatrice et la protectrice, Elle est la Justice.
C'est pour cela que la famille a quelque chose de sacré et d'inviolable, que nous résumons dans le mot foyer et que les Anglais appellent le home (1). C'est le lieu de refuge au milieu des difficultés de la vie, l'endroit où l'on sait qu'on est aimé et protégé et où le mal, l'ennemi, est impuissant et ne peut nous atteindre.
(1) En latin, Mora (demeure). En arabe, Morabit (uni à Dieu, mis pour Déesse). En gaélique, Mor (grand, monumental). Le wallon belge désigne encore la demeure par Mon. Ainsi, pour dire aller chez Fabre d'Olivet, on dira aller à Mon-Fabre d'Olivet.



LE CULTE FAMILIALE
Le culte de la Déesse-Mère a régné partout. Chaque maison a son atrium autour duquel se réunissent, pour la prière aussi bien que pour le repos, les membres de la famille matriarcale.
Ils chantent en commun les hymnes que leurs ancêtres leur ont légués. C'est, avant tout, la religion du Foyer, des aïeules, qui est le lien de la famille antique. La famille maternelle est une organisation religieuse.
Le caractère général des récits de cette époque, c'est la subordination des hommes aux Divinités, qui n'exigent pas seulement la piété, mais la pureté et la Justice.



L’ÉGALITE DES ENFANTS
Le régime maternel, c'est l'égalité des enfants devant la Mère et devant sa loi.
Dans le régime maternel, les hommes ne sont pas divisés en castes, il n'y a ni pauvres ni riches, tous travaillent, mais le travail n'avilit pas, au contraire, c'est une loi générale à laquelle tous se soumettent avec joie. C'est pour cela que l'antiquité nous montre la vie agricole sous un aspect poétique, esthétique et joyeux, que les modernes ne connaissent plus.
Le travailleur n'a pas l'aspect du prolétaire moderne, il ne se distingue pas par des vêtements sordides, par un langage vulgaire, par un manque d'éducation ; tout cela est le résultat des castes masculines. Le travailleur de l'ancien régime, c'est le berger qui chante les vers du poète, c'est la bergère enrubannée, gracieuse et même élégante, les dryades, les hamadryâdes, les nymphes, etc. La caste pauvre n'existe pas. Le peuple malpropre n'est pas né. Il y a partout beauté, propreté, abondance et joie.
Rappelez-vous les Bucoliques de Virgile. Celui qu'il appelle Tityre et qui chante sous un arbre ne ressemble pas au paysan moderne, malpropre, mal élevé, avare et souvent brutal.



ORGANISATION DU TRAVAIL
Quelques mots sur l'histoire de la propriété foncière, pour montrer que les biens nationaux ne sont légitimes que quand ils appartiennent à la Matrie.
Avant l'organisation matriarcale, les hommes erraient d'un lieu à l'autre, étrangers au sol qu'ils occupaient.
Les Déesses-Mères, en organisant le travail, divisèrent le sol et le délimitèrent pour les travaux agricoles. Elles donnèrent aux hommes la part de terre qu'ils avaient à cultiver. De là vint le mot tenancier, qu'on retrouve dans le vieux mot latin tenere (tenir ; celui qui a).
Mais le tenancier devait donner une part de ses produits à la Mère, à l'organisatrice, dont le rôle moral, maternel, éducateur, n'était pas producteur des biens matériels nécessaires à la vie. Il fallait donc que l'homme travaillât pour elle et pour les enfants de la collectivité. Il faisait cinq parts du produit de sa terre, en gardant quatre et donnant la cinquième à sa Maîtresse. Le travail que représentent ces quatre parts a eu des appellations restées dans les langues. Ainsi, arbé, dans les langues celtiques, veut dire quatre. De là s'est formé arbeit qui, en celtique, signifie travailler (en allemand arbeiten).
Arabe est le nom donné à ceux qui étaient soumis à cette redevance (arba’a : quatre en arabe).
Arabe ne serait pas un nom de peuple, mais un nom générique désignant celui qui travaille la terre. Arare veut dire labourer.
Les Bretons étaient quelquefois appelés arbi (hébreu, heber, arabe), ceux qui travaillent.
Chez les Celtes, où Vyer signifie quatre, la grange dans laquelle se gardaient ces quatre parts fut appelée Vyer heim (vyer, quatre, heim, demeure), d'où nous avons fait ferme.
Le souvenir du cinquième lot payé à la Maîtresse laisse également des traces dans le mot five, qui signifie cinq et dont on fait fief.
Une ferme s'appela quinta chez les Ibères. Le grec pente, cinq, forma le latin penaere, payer l'impôt.
Et, si nous poussons plus loin, nous trouvons que, dans la langue géorgienne, cinq se dit chuth, qui n'est que le schot celtique, tribut. En Corée, cinq se dit tasel, désignant par son nom même la taxe imposée au tenancier.
La personne à qui était payé l'impôt s'appelait Fron (Frau, Dame). La terre de son obédience prit le nom de Fron-terre, dont nous avons fait frontière. L'homme tenancier se fixa sur le sol où il errait auparavant sans s'y intéresser. A partir de ce moment, il contracta des habitudes de permanence, et cela eut un retentissement sur sa vie morale ; ses affections passagères devinrent plus durables quand il demeura dans un même lieu. Mais ce fut aussi le commencement de l'idée de propriété foncière, qui devait avoir un si triste avenir à cause de l'exagération que l'homme met dans tout ce qu'il fait, et à cause aussi de ce manque de jugement qui l'empêche d'apercevoir les causes naturelles des choses, surtout du Droit des Femmes, ce privilège donné à l'autre sexe et dont il ne comprend pas le motif. C'est ainsi qu'avec le temps les hommes commencèrent à trouver bien lourde leur sujétion. Ils travaillaient sur un sol dont ils n'héritaient pas (la fille seule héritait). On vit alors des hommes, plus audacieux que les autres, s'attacher à la Maîtresse et prétendre partager avec elle la redevance des tenanciers.
Alors le cinquième donné fut divisé, et chacune de ses deux moitiés devint un dixième (la Dîme).
C'est ainsi que Joseph, à la cour de Pharaon, régla la taxe du peuple (Genèse, XLI, 24).
Cailleux dit : « Le cinquième se dédoubla dans la suite, par la séparation des pouvoirs (civil et religieux), ce qui produisit la Dîme. »
Par civil, il faut entendre le pouvoir masculin, et par religieux, le pouvoir féminin.
C’est le commencement du partage de l'autorité entre l'Homme et la Femme.
Par toute la terre, nous trouvons la même organisation.
La loi divine de Manou attribuait à la Déesse-Mère le sixième du revenu. Darius instaura en Perse cette redevance, mais dans des conditions de gouvernement masculin qui font de la Maîtresse un Maître. Quelle différence entre le Maître et la Maîtresse, entre la douceur dans l'assujettissement naturel de l'homme à la Femme et l'assujettissement forcé d'un homme sous le joug brutal d'un autre homme !
Le servage est issu de cet esclavage illégal, imposé par l'homme vainqueur à l'homme plus faible qui, ayant été dépossédé de ses droits de propriété par la force, est obligé de se soumettre à un Maître de terre, un Maître terrien, et se trouve forcé de lui consacrer une partie de son travail, comme l'homme des anciens temps gynécocratiques la consacrait à la Mère commune de la Tribu.
C'est encore ici l'imitation d'une loi légitime devenue illégitime par le changement des sexes.
L’homme doit le produit de son travail à la Femme parce qu'elle est d'une autre nature que lui et parce qu'elle est la Mère qui a enfanté l'humanité, il ne doit rien à un autre homme qui peut travailler comme il travaille.
L'obéissance de l'homme à la Femme est une vertu. L'obéissance de l'homme à un autre homme est une bassesse.
Celui qui, dans l'antiquité, cherchait à se libérer de l'autorité maternelle était flétri, et le mot libertin indique le sens de cette flétrissure.
Les principes qu'on inculquait à l'enfant lui donnaient le respect de l'autorité maternelle, il savait que sa soumission l'ennoblissait.
Le jeune homme était encore le dévoué serviteur de la Dame, et il en était récompensé par des marques d'approbation que sa conscience demandait, par des signes de tendresse que son cœur désirait. Cela mettait dans sa vie l'immense satisfaction du Bien réalisé, en même temps que cela le mettait à l'abri des soucis de la vie matérielle, la Dame pourvoyant à tout, et c'est pour cela qu'elle est la « Providence ». L'homme tenait tout de cette sécurité providentielle.
L'ancienne organisation matriarcale régnait partout, elle avait établi une autorité morale, religieuse et législative, invincible comme tout ce qui est basé sur les lois de la Nature.
« Chaque peuplade avait sa Grande Prêtresse, dit Edouard Grimard ; ces femmes jouaient un-rôle plus ou moins semblable à la fameuse Voluspa des Scandinaves, qui, avec une autorité que nul n'eut osé lui contester, dirigeait tout un Collège de Druidesses. Et, tandis que l'homme tremblait devant les manifestations d'un monde inconnu, les femmes, plus hardies, exaltées par leur enthousiasme, prophétisaient sous certains arbres centenaires, considérés comme sacrés. » (Cité dans Les Bibles de Leblois.)
« Chez les Celtes, dit Fabre d'Olivet, les Femmes du suprême sacerdoce exercèrent la première Théocratie. Un Collège de Femmes était chargé de tout régler dans le culte et dans le gouvernement. Les lois données par les Femmes étaient toutes reçues comme des inspirations divines.
« A la tête de chaque Collège de Femmes, car il y en avait dans toutes les contrées, était une Druidesse qui présidait le culte et rendait des oracles ; on la consultait dans les affaires particulières, comme on consultait la Voluspa dans les affaires générales. Leur autorité était très étendue. Leur nom vient de Drud, qui veut dire puissance directrice de laquelle dépendent toutes les autres. Les Druides, que l'on voit à côté des Druidesses, ne faisaient rien, sans prendre leurs avis. Le peuple recevait avec le plus grand respect les ordres et l'enseignement de ces prêtresses, qui exerçaient le pouvoir législatif, mais confiaient à l'homme le pouvoir exécutif. C'est ainsi que la Voluspa nommait un Kank (ou Kang ou King), qui signifia plus tard « roi », qu'on regardait comme le délégué de la Déesse institué par Elle, par sa faveur divine. Et le peuple se soumettait sans aucune hésitation à ce chef qu'elle avait nommé et qui était, autant pontife que roi. »
A cette époque primitive remonte la formation de la langue ; la création de la poésie et de la musique qui étaient appelées « la langue divine ». On dira plus tard « la langue des Dieux » quand on mettra des Dieux à la place des Déesses, mais, à l'origine, les Dieux ne sont pas nés.
« Tel avait été le décret divin que l'homme recevant ses premières impulsions de la Femme tiendrait de l'amour ses premiers développements », dit encore Fabre d'Olivet.



JUSTICE DIVINE
Les Déesses-Mères rendaient la Justice. C'était dans leurs attributions. Elles avaient, à certaines époques, des cours de Justice, que leurs ennemis appelaient des cours d'amour pour s'en moquer.
Celui qui avait offensé une femme était passible d'une amende, plus forte que s'il eût offensé un homme. Le viol était puni de la peine de mort.



LES DÉESSES-MÈRES
On désigne par le mot Mères les Prêtresses de la Déesse Hemoera. Ce nom a été trouvé dans de nombreuses inscriptions au bord de la Méditerranée.
Oscar Vignon, dans le Rhin français (31 mars 1917), dit :
« Le mot gaulois ma-yr (mair) a donné non seulement le mot latin mater, mais aussi cet autre, ma-yr-a, dont témoignent les vieilles inscriptions : Mairae.
« Les Romains élevaient des pierres aux trois Mères, qu'ils nommaient indifféremment Maïra, Mater, Matrona ; les trois Marie de Galilée ont continué la tradition.
« Comment se fait-il que les dictionnaires latins les plus récents passent ce Maïra sous silence ? »
Et Oscar Vignon ajoute : « Vous avez donc bien peur de voir éclater la Vérité Celtique, la Vérité Gauloise, que vous dissimulez avec tant de soin tout ce qui peut servir à la faire resplendir ! »
Donc, primitivement, la fonction des rois est d'accomplir la volonté des Déesses-Mères. L'homme, guerrier par sa nature, savait conquérir de vastes pays, mais il ne devait agir que sous la volonté morale d'une Déesse. Il était « duc » (conducteur), mais non législateur. Quand les Catholiques auront pris le pouvoir, ils nous diront que « les rois devaient gouverner les âmes pour la gloire de la Reine des cieux et de la Terre ».
Cependant, des révoltes se produisirent. L'homme fort, devenu roi, brave le pouvoir suprême de la Déesse et va se révolter contre l'ancienne Justice. Les hommes déclarent qu'à l'avenir ils ne veulent plus être jugés par des femmes, ils veulent être jugés par des hommes comme eux ; on dira : jugé par ses pairs.
Et, quand les Francs vont régner, ils vont introduire dans leurs usages cet axiome : « Chaque citoyen ne peut être jugé que par ses pairs. » Et, pour justifier cette prétention, on va mettre, à côté des Maïrs (les Prêtresses), des hommes qu'on appellera Mayer. Les masculinistes feront venir ce mot de mak ou mok (force), mais, en réalité, c'est une altération masculine du mot Maer. D'altération en altération, ce mot deviendra Ma-or (major) et finalement maire (1). C'est un pouvoir qui n'a pas comme excuse une supériorité intellectuelle, comme celui des Lochrs ; il ne vient que de la force brutale, qui, du reste, commence à être partout glorifiée. Hercule, qui la symbolise, va s'appeler Hérold chez les Celtes, d'où on fera Roll, Raoul, Rolland, nom qui, décomposé, Roll-land, signifie « l'homme fort dominant sur une étendue de terre ».
Puis nous voyons naître une royauté représentée par des hommes qui gouvernent par droit divin, c'est-à-dire droit concédé par la Déesse. Ceux-là prennent le titre de Kank. On attache à ce mot Kank ou Konk (qui deviendra King) une idée de force morale, tandis que le mot Mayer ne représente que la force brutale. Aussi une violente rivalité s'éleva entre le Konk et le Mayer, et l'on a vu souvent les Mayer (les Maires) dépouiller les rois de leur autorité.
Depuis que les Celtes avaient abandonné la paisible gynécocratie, qui avait duré tant de siècles, ils ne marchaient plus que de division en division. Cependant, au milieu des guerres, une sorte de vénération pour les femmes, que les hommes justes et éclairés continuaient à regarder comme divines, adoucissait l'âpreté des mœurs. Mais cette vénération ne devait pas rester longtemps générale ; la raison s'obscurcissant, l'homme n'aima plus la Femme, mais une femme. Alors le mot aimer changea de signification.
D'après les Latins, les Germains avaient gardé l'esprit des tribus matriarcales. Chez eux, la famille comptait plus que l'individu ; la tribu se rangeait sous une gynécocratie souveraine qui la guidait et la protégeait, à qui elle remettait le soin de sa destinée. Ces hommes avaient le respect des grandes Déesses et se soumettaient à leurs ordres : c'était l'esprit de vasselage.
Ceux que les Latins appellent les Germains, ce sont surtout les Hollandais et les Flamands. Leur nom primitif est teuch ou teuton. C'est chez eux qu'apparaît la Chevalerie, qui est la pratique de l'équité, la Justice Divine. Équitable (d'où équestre) a plus tard été remplacé par Chevalerie, parce que Marc'h signifie cheval dans l'ancien celte. De ce mot, on fera Marc (monnaie), mais on fera aussi Marquis, l'homme de marque.
Le Mark allemand, c'est le Marc'h dont l'effigie était sur les monnaies gauloises.
Le féal chevalier sera le vassal de la Dame-Fée (d'où Féal). Il sera Féal, ce qui indique la Foi et l'hommage que le vassal doit à sa suzeraine.
L'homme-lige, celui qui est lié par un lien moral (légal), promet à sa Dame toute fidélité contre qui que ce soit sans restriction.
(1) Le comte Maurice de Périgny, archéologue français, a découvert au Guatemala, dans le district de Peten, les vestiges d'une immense cité de l'époque des Mayas, c'est-à-dire des Maïrs.



LES FRANCS
Après le départ des Romains, la Gaule fut envahie par des étrangers qui y apportèrent un nouveau ferment de révolte masculine.
C'est ainsi que, vers l'an 241, on trouve tout à coup des peuples du Nord appelés Francs.
Ce mot n'appartenait à aucune langue du pays. Il venait de frei et signifiait les fracasseurs, ceux que rien n'arrête.
Mais les Francs comprennent deux peuples et deux partis : les Francs-Saliens (masculinistes), ainsi nommés parce qu'ils viennent de l'Yssel ou Sala, et les Francs-Ripuaires (féministes), qui viennent des bords du Rhin, de Cologne et d'une partie de la Belgique.
Leurs chefs avaient un Roi suprême, ou roi inamovible, qui n'était autre qu'une Reine.
Leurs prêtres étaient supérieurs aux chefs (petits rois), mais ils obéissaient au Roi des Rois (la Reine), appelé « si-nist ».
Voyons ce qu'était ce Roi des Rois.
Le mot gone signifie femme (Théogonie, Divinité féminine). C'est chez les Celtes que nous allons trouver l'origine de ce mot « gone » et de ses dérivés.
L'histoire des Celtes nous dit que ce « Roi des Rois », le Roi permanent, inamovible (c'est-à-dire la Reine), s'appelait « ist », continu (qui avance, supérieur). C'est la supériorité naturelle que donne le sexe, l'avance dans l'évolution de la fille sur le garçon.
En même temps, les petits rois qui étaient révocables portaient le nom de Cunic (Cun-ic.) ; ce sont ceux-là qui étaient des hommes.
La terminaison « ic » servait à former des diminutifs. On prononçait aussi Conic ou Konig, et c'est de là que sont sortis les noms Konig, King, Koning, Kong.
C'est donc un diminutif de cun, con ou gone, qui désignait la Femme. Ce qui prouve que c'est bien d'elle qu'il s'agit, c'est qu'on nous dira que cun signifie l'aimable, l'élue (le vase d'élection).
Le mot latin cuniculus (lapin) vient de cun-ic-ulus (mon petit lapin), petit mignon. Cun-ic a fait en espagnol con-ejo. Ce mot est connu comme étant celtibère et se retrouve dans la symbolique de l'Ibérie.
L'histoire nous dira que Gondioc, le Roi des Rois, le sinist, qu'il faut écrire cyn-ist, franchit le Rhin à la tête de 80.000 burgondes (Francs-Ripuaires). Or Gondioc n'est pas un nom, c'est un titre comme Brenn. Ce mot, formé de gone et dioc, signifie surveillant, inspecteur, conducteur (de là doge et duc).
Gondioc est donc l'intendant de gone, celui qui agit sous les ordres de gone (Dioc, duc, c'est le lieutenant de la Reine, le gérant, le ménager de gone, et de gonic on fait gérance).
Gondioc se retrouve en breton dans Goni-dec.
Dans le Cornouailles, c'est Gonidoc, qui devient tioc, dioc. Et de tioc les Anglais font till, cultiver, parce que la culture de l'esprit se confond avec la culture de la terre, et alors gones signifiera cultiver et gôn plaine arable (gonys, cultiver la terre).
Toutes les mythologies des hommes ont confondu la Femme et la terre ; de là la façon dont le symbolisme avait représenté les sexes, montrant le féminin comme ce qui est plat (d'où plaine) et le masculin comme ce qui est saillant (d'où l'idée de colline, montagne), et ce mot saillant se retrouve dans salien, le parti masculiniste, alors que le parti féministe (plat) sera appelé ripuaire.
Donc, gone, pour les symbolistes, devient la plaine cultivable, et, si nous ne connaissions cette interprétation donnée par ceux qui ont voulu cacher l'histoire réelle, nous ne comprendrions rien à leurs explications.
Ainsi, M. Oscar Vignon nous dit que Gondimar vient de gone et moor ou mawr et que oic signifie le major de la plaine. Donc, cela veut dire « le major de la Femme ». En effet, dans Gondyn-maor, nous trouvons gon, femme, dyn, homme, et maor, major.
Dans Con-ty, major de la maison, majordome (ti signifie demeure). Le major-dome, c'est le major de la Dame (la Domina latine).
Des noms qui ont une étymologie féministe sont restés comme Con-dillac, Con-dorcet, Gon-dinet (dinet, petit homme) (1).
Les Burgondes, qui sont les primitifs Bourguignons, se disaient Bor-gon-dyn (bor, gras, gone, femme, dyn, homme).
Bor-gogne a fait Bourgogne. Et gogne (de gone) a fait gonia (chez les Grecs gunè). Les Latins en feront cognât (parenté par les femmes).
Le mot allemand Kunst, art, est mis pour Kun-ist (Kun, c'est Cun), mot qui signifie agrément suprême ou suprêmement agréable.
Donc, l'allemand vient du celte en grande partie.
Les petits roitelets sont appelés Al-ber (Al-bert), et aussi Beral et Ber-ic (l'article après), ce qui signifie le petitot, le petitpetit.
De Ber-ber, les Latins ont fait bar-bar.
Autre preuve que l'allemand dérive du celte : Wall-halla, assemblée de tous les Gaulois, est resté en allemand l'assemblée des dieux.
Toutes les Déesses portent des noms celtiques comme dans le panthéon Scandinave.
(1) Dans les antiques ballades des 2 Bretagnes, on chante le monarque des temps primitifs, qu'on appelle Cone, Conan ou Codon. La ville saxonne de Caen s'appelle de son nom primitif Cathom ; de là sont venus Cathare, Catherine. Conan Mériadec, c'est l'affidé de Mériam ou Myriam (auteure de la loi d'Israël, Ha-Thora).



ORIGINE DU MOT CONGRÉGATION
Le mot Con-grégation dérive du mot gaeren, anciennement réunir, qui désignait des associations de personnes qui s'appelaient des frères (herman ou german, d'où Germains pour les Latins qui ne comprennent pas les langues du Nord, mais qui constatent que ces peuples manifestent un grand respect pour la Femme).
Ils sont frères par la loi, c'est-à-dire par la croyance qui les relie à l'autorité féminine, d'où Con-grégation.
Les Con-grégations, ce sont les anciennes tribus matriarcales.
Le mot Germain semble désigner tous les peuples du Nord pour les Romains, car Tacite dit ceci : « Les Germains sentaient dans les femmes quelque chose de divin et de divinatoire. »
Il ne faut pas confondre les Germains avec les all-mands qui occupaient la rive droite du Rhin.



LES DEUX RACES
Voici donc, dans la Gaule Franque, deux races venant occuper le pays après le départ des Romains :
L'une, continuant la vieille tradition celtique, représentera la raison calme, la réflexion, la Justice : ce sont les Ripuaires.
L'autre, turbulente, et en lutte avec la vieille tradition féministe, impose ses idées et sa domination masculiniste, en même temps qu'elle supprime la Justice : ce sont les Saliens.



TRAHISON DES SALIENS
Les Francs-Saliens sont des renégats. Ils ont abandonné l'ancienne religion, antérieure à l'occupation romaine en Gaule, et sont devenus masculinistes avec les Latins.
C'est pour cela que nous les retrouvons appelés les Prêtres de Mars. Mais ils gardaient le titre de Saliens qui avait un grand prestige, tout en pratiquant une religion profane en opposition avec celle des anciens Germains (Flamands).
Comme tous les mots sur lesquels on ne Veut pas faire trop de lumière, on donne à celui-ci des étymologies Avariées et disparates.
Si nous les demandons aux savants modernes, ils nous répondent, en remontant au latin, que ce mot vient de salire qui veut dire sauter, que c'est l'acte du mâle qui prend possession de la femelle : saillir, mouvement qui se fait par saut, par élan ; mais aussi qui est en dehors, en relief, angle saillant opposé à angle rentrant dans les anciens symboles des Mystères.
Safaris : nom des prêtres saliens.
Saliatus : dignité de prêtre salien.
Salii : prêtres de Mars et d'Hercule.
Salio : danser, sauter, bondir.
Saltatio : danse.
Saltator : danseur, mime, pantomime.
Saltatus : réciter en dansant.
Les Italiens en ont fait saltarelle (de sauter) et saltimbanque.
Pourquoi le mot Salien est-il une trahison ?
Parce que primitivement le mot Sala signifiait « lieu où se tiennent les réunions des fidèles de la science sacrée ».
Voici ce que de Grave dit de cette origine :
« Borsela, une des îles de la Zélande (Bor, d'où Boréens ; sele, en latin sala ou salia), veut dire salle des Boréens, (Sala comitum), lieu d'assemblée.
« En traitant de l'étymologie de Franci Salii, que quelques-uns font dériver du fleuve Sala, Alting tire ce mot sala de comitii loco, salle étant le nom du sanctuaire où les chefs du peuple tenaient leurs assemblées pour régler les affaires publiques ; le mot sale a la même racine que salig, beatus, saligheid, salus. On regardait comme sacrés (salig) les lieux où les gouvernants tenaient leurs séances. C'était là que l’on statuait sur le salut (salig-heid) de l'État. On donnait aux lois qui en émanaient l'épithète de saliques (Salige Wetten) lois sâlutaires ou sacrées. »
Les modernes, pour cacher cette étymologie féminine, nous diront que Sala était le nom d'un affluent de la Marne et que c'est sur les rives de cette rivière que s'établirent les Francs.
D'autres nous diront que le mot sala signifiait chez les Francs, « maison », parce que dans l'ancien haut-allemand salle veut dire maison.



LES DEUX PARTIS
Les adhérents de ces deux partis, Salien et Ripuaire, se vouèrent une haine implacable.
Ils vont représenter dans l'histoire deux races qui dirigeront tour à tour les destinées du pays, mais chacune en y apportant sa psychologie spéciale.
Nous ferons comprendre aux modernes cette différence en disant que les Ripuaires furent et restèrent les hommes de salon (sala), les Saliens les hommes du dehors, de la rue.
Les hommes de la rue sont arrivés à former des associations masculinistes très importantes, mais dont les femmes ont toujours été exclues ou bien où elles ont eu un rôle très secondaire, effacé, toujours subordonné à l'autorité de l'homme.
Les hommes des salons, quelles que soient les doctrines que les fluctuations sociales aient introduites dans le monde, sont restés des êtres policés, obligés au respect, parce qu'ils sont chez la Femme, dans son domaine, sous sa loi. Et ce sont eux qui ont toujours sauvé la civilisation.



CE QUE DISENT LES MODERNES
Les Ripuaires, qu'on accusait d'être efféminés parce qu'ils représentaient le parti féministe, étaient appelés grenouilles ; on les ridiculisait.
Les Saliens, leurs ennemis, étaient considérés comme des gens rustiques, manquant d'esprit. On les appelait grues, oies, pour représenter par une figure l'organe qui était l'origine de leur bêtise.
C'est cette oie symbolique que nous retrouvons au Capitole dans le temple de Jupiter.
Fabre d'Olivet dit : « Les Ripuaires étaient ainsi appelés du mot ripa ou riba, qui signifiait rivage, et les Saliens, à cause du mot sal ou saul, qui exprimait une éminence. C'est de ce dernier mot que sortent les expressions sault, seuil, saillant, et l'ancien verbe saillir.
« A l'époque de la domination des Étrusques, les Celtes Saliens, prêtres de Mars, avaient la coutume de sauter en chantant des hymnes à leur dieu. Leur enseigne, qui était une grue, s'ennoblit assez, par la suite, pour devenir l'aigle romaine. Il en arriva autant aux grenouilles des Ripuaires, qui, comme on le sait assez, sont devenues les fleurs de lys des Francs. » (L'État social, t. I, p. 249.)
Les Saliens avaient pour emblème un taureau portant une grue sur le dos, les Ripuaires une grenouille, mais le taureau fut abandonné et la grue resta seule.
Certains auteurs diront par ironie que les Saliens étaient les prêtres de Vénus, alors qu'ils étaient les ennemis des Vénètes (initiés du culte féministe. Vénètes viens de Vénus).
Ils ont toujours eu une mauvaise réputation. Dans les temps modernes, on dit encore de ceux qui font parodie d'autorité ou de sainteté : « Ce sont des sauteurs. »



CINQUIÈME SIÈCLE
LUTTE DU NORD CONTRE LE SUD - ALARIC (401)
Pendant que les Romains, les Grecs, les Africains se disputaient, sur leurs dogmes absurdes, les Wisigoths et les Saxons soutenaient d'autres superstitions.
Les Goths, en général, sont les sectateurs d'Odin.
Les Sicambres (1) , les Francs, les Vandales, les All-mands, etc., sont des surnoms donnés à ces mêmes Goths, relativement à leurs caractères ou à leurs mœurs, comme ceux d'Ostro-goths et de Wisi-goths le sont relativement à leur position géographique.
Les Goths (Gothans ou Gothins) étaient les défenseurs d'Odin, comme les Catholiques sont les défenseurs de Jésus.
La lutte du Nord contre le Sud, c'est la lutte des sectateurs d'Odin contre les sectateurs de Jésus. Leur dieu avait un nom différent, mais leur dogme ne valait guère mieux.
Cependant, les hommes du Nord, n'ayant pas hérité de la corruption latine, étaient restés plus près de la primitive religion de la Nature ; ils avaient gardé des principes plus élevés, avaient encore au fond les mœurs et les lois des Celtes primitifs.
Les Goths avaient un profond mépris pour les Romains, et, dans leur haine pour eux, ils rendaient odieux tout ce qui venait de leur nation. Le nom romain était pour eux l'expression de tout ce qu'on peut imaginer de bas, de lâche, d'avare, de vicieux.
Ils attribuaient à la philosophie et aux lettres cultivées par les Romains l’état d'avilissement dans lequel ceux-ci étaient tombés. Et il faut bien reconnaître que c'est cette littérature dépravante (Devenue classique) qui corrompt la jeunesse par la fausseté des idées qui y sont exposées.
Quant à l'opinion des Romains sur les Goths, elle était celle qu'ont les inférieurs sur les supérieurs, une envie haineuse manifestée par le dénigrement et la calomnie. Procope dit que c'est par un sentiment d'humanité qu'il ne veut pas transmettre à la postérité le détail des cruautés exercées par les Goths, pour ne pas l'effrayer par ces monuments de barbarie. Il oublie la barbarie des empereurs romains. Idace qui se dit témoin des désolations qui suivirent l'irruption des Vandales en Espagne, dit que, lorsque ces barbares eurent tout ravagé avec férocité, la peste vint encore ajouter ses horreurs à cette calamité.
A côté de ces accusations, ils prétendaient que les Goths ne savaient pas écrire et n'avaient pas de littérature. Mais ce qu'ils ne nous disent pas, c'est que, quand les Romains furent vainqueurs du monde, et après eux les Catholiques, ils détruisirent les annales des peuples du Nord. Ils oublient aussi qu'on leur doit une renaissance architecturale et artistique. Si leurs historiens Jornandès, Paul Warnefinde, Grégoire de Tours, ne donnent sur leur origine, leurs lois, leurs mœurs, que des lumières confuses et peu satisfaisantes, c'est parce que ces auteurs ne voulaient pas glorifier leurs adversaires, les partisans d'une religion que les Catholiques venaient détruire ; ils ne voulaient pas non plus faire connaître les principes de l'Ancien Régime gynécocratique qui s'étaient conservés chez les Celtes jusqu'à l'invasion romaine. Les femmes du Nord, avaient encore à l'époque d'Alaric (vers 400) une prépondérance que les Romaines avaient depuis longtemps perdue.
Quand les Germains descendirent vers le Sud, des femmes les accompagnaient ; elles exerçaient la médecine, soignaient les blessés, pansaient et guérissaient les plaies, « mettaient-emplâtre et donnaient des simples en infusions », disent les vieilles chroniques.
Ce sont elles qui, avec le concours des Germains venus en conquérants en Italie, fondèrent la célèbre école de médecine de Pavie.
La grandeur du monde barbare, que Montalembert appelle « une mêlée de scélérats », était faite de caractères sincères et énergiques se mettant résolument à la besogne pour empêcher le règne du mensonge latin ; déjà alors la lumière venait du Nord.
Les Germains et les Scandinaves, qui vinrent s'établir en Gaule, en Espagne et en Italie, y apportèrent un mépris dédaigneux pour la religion de ces peuples qu'ils allaient dominer.
Si les barbares, sous Alaric, parurent aux portes de Rome, ce fut pour venger la conscience outragée, la femme vaincue...
Alors il y eut un retour sur soi-même, dans le monde romain, et l'on vit ces hommes insoumis se repentir : « A bout de ressources, dit l'historien Zozène, le Sénat monta au Capitole et y observa, aussi bien que dans les places et les marchés, les cérémonies selon l'ancienne coutume. »
L'invasion des barbares, dont les chefs de guerre prenaient eux-mêmes le titre de Fléaux de Dieu, montre bien que c'est contre le dieu surnaturel, qui règne depuis Socrate, et contre le Catholicisme naissant qui le magnifie, que ce grand mouvement fut déchaîné.
Ce fut un temps d'arrêt dans la propagation de l'effroyable erreur.
Quand le bruit de ce grand passage d'hommes eut cessé, et que l'on put distinguer quelque chose à travers la fumée des conflagrations et la poussière des champs de bataille, on vit que l'Europe avait changé de face.
Les Saxons occupaient l'Angleterre, les Francs s'étaient emparés de la Gaule, les Goths de l'Espagne et les Lombards de l'Italie. Il ne restait plus le moindre vestige des institutions civiles et politiques du puissant peuple romain. La barbarie avait tout envahi et tout balayé devant elle. Partout on remarquait de nouvelles formes de gouvernement, de nouvelles lois, de nouvelles coutumes ; c'était un nouveau masculinisme contre l'ancien. Valait-il mieux ? Il ne pouvait pas être plus mauvais que le masculinisme romain, qui reprend, du reste, dans l'Église de Rome. Car c'est au milieu de cette transformation générale que le Catholicisme s'affermit et se propagea, parce qu'il était comme les barbares le fléau, non de Dieu, mais des Déesses.
(1) Le nom de Sicambres vient de Sig-Kembers et signifie Cimbres victorieux.



QUELQUES DATES
Alaric 1er, roi des Wisigoths, ravagea l'Orient, puis se jeta sur l'Italie (401) où il fut arrêté par Stilicon. Plus tard (410), il prit Rome, et il se disposait à passer en Sicile lorsqu'il mourut à Cosenza (411).
Déjà, du temps de saint Augustin, Hippone avait été assiégée et les 400 Églises d'Afrique ravagées par les Vandales.
Ces barbares ne voulaient pas permettre le « massacre des idées » et détruisaient les temples catholiques parce que les Catholiques voulaient détruire le passé.



ORIGINE DU MOT BARBARE
Chez les anciens Germains, Wer signifie homme. En latin Vir, en anglo-saxon Were, en gallois (vieux français) Ber.
Quand les hommes du Nord vinrent en Italie, on les appela Ber (hommes), puis, comme les Romains se rasaient tandis que les envahisseurs portaient la moustache, on appela les étrangers ber-ber (bar-bar), c'est-à-dire deux fois homme. Donc, les bar-bar étaient les hommes à barbe, les poilus de cette époque, et le mot barbe vient de bar-bar.
On appelle leur langue, qui est pour les Latins un jargon barbare, baragouin.



LES ROIS DE FRANCE
L'histoire de France ne sera, à ses débuts, qu'une lutte entre les Francs-Saliens et les Francs-Ripuaires, c'est-à-dire entre les masculinistes et les féministes. Ces derniers devaient faire cause commune avec les Celtes Gaulois restés fidèles aux anciennes traditions.
Les historiens nous ont caché la part prise dans cette lutte par les féministes et n'ont enregistré que les succès des masculinistes.
C'est à nous à rétablir la vérité en cherchant le rôle caché de la femme dans cette histoire lointaine.
Nous voyons, tout d'abord, qu'on mentionne comme premier Roi de France un nom sur lequel on ne nous dit rien, on ne sait rien. On va même jusqu'à mettre en doute son existence.
Or, étant donné ce que nous avons dit plus haut du Roi des Rois chez les Francs, il est bien certain que Pharamond est le terme générique sous lequel on désigne ces Rois suprêmes. C'est du reste le nom d'une Fée, qui joua un grand rôle, la Fée Faramonde.
En cherchant l'origine des langues égyptienne et hébraïque, nous y avons trouvé des origines, des racines celtiques, et d'abord le mot Reine Faée. Ce mot, devenu pharaï (parler), désignait l'inspirée qui parle. Ce terme rapproche singulièrement les Déesses du Nord des Pharaons de l'ancienne Egypte, qui étaient aussi des Puissances morales et sacerdotales exercées par des femmes.
Les mots Pharao Pharaonis, resteront dans la langue grecque, mais qui les rapprochera de l'ancienne Fata ? Qui saura que le nom de Phasias, donné à Médée, en vient aussi ?
Les Phara-mund, comme les Phara-on étaient donc les grandes Cheffesses du Gouvernement théocratique, et ce qui le prouve, c'est qu'entre la Meuse et le Rhin se trouvait leur centre appelé Mèdiomatrice. C'est de là que partit la civilisation celtique. Ce centre était près de la ville de Divodurum (aujourd'hui Metz), à l'orée de la forêt des Ardennes, à laquelle la Déesse Arduina donna son nom.
Nous verrons bientôt les Pères de l'Église, qui copiaient tout, se faire appeler Patrices pour imiter le centre féminin, la Matrice, comme nous verrons les rois prendre l'appellation de la grande déesse Cybèle (Mater Magna) et se faire aussi appeler Magne (Charlemagne).
Le roi Pharamond, que l'on fait monter sur le trône de France en 420 (quoique son existence soit niée), serait mort en 428.
Dans ce règne, qui serait venu remplacer la domination romaine qui finissait, nous voyons l'indication déguisée d'une restauration du pouvoir féminin quelque temps éclipsé, mais venant reprendre ses droits, en même temps que l'influence de la doctrine johannite rendait à la femme la place qu'elle avait occupée dans l'ancien gouvernement celtique.



DEUXIÈME ROI DE FRANCE
CLODION (Monté sur le trône en 427, par droit d'élection, mort en 448 à Amiens.)
On ne sait guère de lui qu'une chose, c'est qu'il avait beaucoup de cheveux, puisqu'il est appelé le Chevelu. Mais ce qui est certain, c'est que, pendant tout le temps de son règne, une femme gouverne le pays. C'est celle que les Catholiques ont appelée « sainte Geneviève » (422-512). Elle vécut sous quatre rois :
Clodion, qui régna de 427 à 448 ; Mérovée, de 448 à 458 ; Childéric, de 456 à 481 ; Clovis, de 481 à 511, et mourut sous Childebert, monté sur le trône en 511.
Inutile de rappeler l'histoire ridicule que l'Église a faite ; Geneviève a été légendée comme toutes les femmes qui ont fait quelque chose. Ce qui est certain, c'est qu'elle a existé et qu'elle a joué un grand rôle dans les événements de son temps, puisqu'on en a fait la patronne de Paris et que longtemps on lui a rendu un culte.
Elle devait s'appeler Junièvre, ou Genovefa ; elle était probablement la grande cheffesse de la vie morale et sacerdotale, la Matrice, et c'est pour cela qu'on en a fait une Pastoure.
Sans doute elle résidait sur le mont Valérien où l'on sait qu'il existait un temple à Isis, qui devait être une métropole. On sait qu'elle était la fille d'un noble gallo-romain, qui avait une villa à Nanterre, où elle naquit. Donc, elle n'était pas une bergère ; mais, pour diminuer socialement les grandes femmes, l'Église les classe toujours dans les rangs inférieurs de la société.
Rappelons que le nom de païens qu'elle donne aux partisans de l'ancienne doctrine féministe vient de pagus, nom du territoire du clan matriarcal, dont les habitants sont appelés pagani, d'où païens, que l'on fait synonyme de paysans.



GENEVIÈVE ET ATTILA
Tous les historiens, même les plus masculinistes, nous disent que, lors de l'invasion de la Gaule par Attila, Paris fut défendu par sainte Geneviève.
On nous dit aussi que le siège de Paris dura dix ans, comme celui de Troyes, et que Geneviève alla chercher des vivres à Troyes ; et on raconte une entrevue qu'elle eut avec ce chef guerrier qui détruisait tout entre la Seine et la Loire.
Cette femme avait donc une grande puissance morale et sociale et une grande autorité sur le peuple, qui la suivait, puisque sa parole suffit à éloigner l'envahisseur.
Ce n'est donc pas Clodion qui régnait, c'était elle, car nous ne voyons pas Clodion intervenir en cette affaire.
Les libres-penseurs masculinistes modernes ont voulu supprimer le rôle de cette femme vis-à-vis d'Attila, sous prétexte que l'évêque Grégoire de Tours n'en parle pas. Quelle naïveté !
Jamais un évêque catholique ne mentionnera ce qui est à la gloire d'une femme ! Ils ont revendiqué Geneviève pour leur Église, mais en faisant d'elle une humble paysanne, soumise au prêtre et faisant des miracles pour la plus grande gloire du Catholicisme.
On dit que la légende de sainte Geneviève, en contradiction manifeste avec l'histoire, fut fabriquée au milieu du 7ème siècle, ce qui veut dire que c'est alors qu'on cacha son véritable rôle et inventa la légende catholique.
L'Église fait gloire de la victoire de Geneviève sur Attila à des évêques.
Mais, en 450, les évêques qui pouvaient exister en Gaule n'étaient pas catholiques, ils étaient encore johannites. Donc, l'Église n'y était pour rien et tous ces saints qu'elle nous cite n'ont existé que dans son imagination, à moins que ce soient des noms pris à l'histoire antérieure qu'elle ait catholicisés, suivant son habitude, tel le diacre Mémorius, dont elle fait saint Menier ou saint Mesmin.
Il y a plus. Suivant un autre système de l'Église, ce qui fut fait par une femme est attribué à un homme, et nous voyons, au siège de Troyes, un évêque, saint Loup, refaisant la scène classique et se présentant à Attila du haut des remparts comme Geneviève se serait présentée à lui aux portes de Paris.



LA LÉGENDE CATHOLIQUE DE SAINTE GENEVIÈVE
Si nous reprenons les faits principaux enregistrés au fond de la légende de sainte Geneviève, nous trouvons ceci :
(La légende que nous citons est celle qui a été publiée par les Causeries du Dimanche, publication catholique. Nous mettons en italique les phrases qui en sont empruntées.)
Une femme, sur le mont Valérien, ravie en extase et qui fut tenue pour morte pendant trois jours que dura la crise. Pendant ce temps, son âme contemplait au Ciel la joie des bienheureux et en enfer le tourment des damnés.
Ce sont là les circonstances qui accompagnent la grande intuition, qu'on a toujours considérées comme surnaturelles. Ce qui veut dire qu'elle trouva, par une lumière de l'esprit, le principe du Bien et le principe du Mal. C'est pourquoi cela lui permit de puiser dans le trésor des grâces, ce qui lui donna particulièrement le discernement des esprits. Rien n'était caché pour elle.
Donc, elle connaissait les hommes et faisait un enseignement, ce qui explique le Temple du mont Valérien et le titre de Bergère (Pastoure, qui enseigne) et les petits moutons dont on l'entoure (ses disciples).
Mais le loup rôdait autour du troupeau, dit un auteur de sa vie, le loup infernal qui ne cherche qu'à nous dévorer. C'est l'homme de mensonge, l'homme de proie, d'astuce et de haine envieuse.
Elle était initiée à la Science secrète des Esséniens, devenus les Johannites. C'est pour cela qu'on nous dit qu'elle prit le voile des vierges, ce qui veut dire qu'elle n'accepte pas le mariage des masculinistes, que les premiers Chrétiens rejetaient.
Elle portait leur signe, le chi-ro, ce qui ressort de cette phrase : Or il se trouva à terre un nummus d'airain, qui portait sur l'une de ses faces le signe sacré de la croix. C'était le signe des Johannites. Les Catholiques avaient comme signe trois phallus enlacés, ils n'adoptèrent le signe de la croix qu'après le 6ème siècle.
Comme les Esséniens et les premiers Chrétiens, elle était végétarienne, et la légende nous, dit que sa nourriture se composait d'un peu de pain d'orge et de quelques légumes". Jamais elle ne voulut manger de viande.
Plus loin, voici ceci : L'évêque la nomma supérieure des Vierges et des Veuves de Paris, qui étaient en grand nombre. A Meaux, elle conquit à la virginité, c'est-à-dire contre le mariage, suivant la doctrine des Manichéens, une jeune personne nommée Céline, dont l'Église a fait une sainte.
D'abord, il n'y avait pas encore d'évêques catholiques à cette époque en Gaule, il n'y avait que des évêques johannites. Puis, dans ce titre de supérieure des veuves et des vierges de Paris, c'est-à-dire des femmes chrétiennes féministes, qui n'admettent pas le mariage, il faut voir la preuve qu'elle est l'autorité suprême de la Religion, la Vénérable Mère qui la dirige. Et ce qui va le prouver, c'est la persécution qu'elle va subir. Le diable éteignit leur flambeau et elles furent plongées dans l'obscurité. Mais sainte Geneviève le ralluma et le diable s'épuisa en vains efforts pour l'éteindre.
On cherche aussi à l'isoler, suivant l'habitude des persécuteurs. La sainte passait des journées et des semaines entières dans la solitude. Depuis la fête des Rois jusqu'au jeudi saint, elle demeurait enfermée dans sa chambre sans nul entretien.
Ceci arrive à toutes les grandes persécutées.
Le diable, furieux du bien qu'elle accomplissait, cherchait par tous les moyens à lui nuire. Poussées par des instigations secrètes, des personnes plus remplies d'orgueil que de jugement se mirent à répéter à qui voulait l’entendre que Geneviève était une hypocrite et que, sous des dehors austères, elle cachait les crimes les plus affreux. Ces bruits, semés avec tout l'artifice de l'esprit malin, trouvèrent de nombreux échos ; les gens de bien finirent par avoir la Vierge de Nanterre en mauvaise estime.
Voilà qui prouve que la calomnie est éternelle, qu'elle régnait alors comme elle règne aujourd'hui, et qu'elle n'a même pas changé de forme à travers les siècles.
On disait aussi d'elle que par ses rêveries stupides elle empêchait ses concitoyens de sauver leur vie et allait tout livrer aux barbares et à la ruine. La populace ameutée parlait déjà de la massacrer. Mais l’archidiacre Germain apaisa le peuple, Geneviève fut acclamée, et les Parisiens restèrent dans leur ville.
C'est ici qu'il faut placer son intervention pour empêcher Attila de pénétrer dans Paris. Mais, si nous n'avons aucun document historique, écrit par des hommes, pour nous en rendre compte, nous avons un genre de document qui ne manque jamais : c'est la parodie que font les hommes de ce qu'ont fait les femmes. Ainsi, voici dans le récit des Catholiques, ce dialogue : Un saint, qu'on appelle Loup, pour rappeler celui que la légende a mis près des brebis sur le mont Valérien vient au-devant d'Attila et lui dit :
Qui es-tu, toi qui troubles le monde du bruit de tes armes ?
Je suis Attila, roi des Huns, et je ravage tout par où je passe.
Et qui t'a fait roi ?
C'est que la royauté de l'homme n'était légitime que lorsqu'elle avait été conférée par le Roi des rois (la Reine).
Après ce dialogue, on nous dit que l'intrépide douceur de ce moine évêque (Loup) (mis à la place de la Femme) désarma le féroce envahisseur et qu'il lui promit d'épargner la ville. Il (c'est-à-dire elle) prit à ses yeux des proportions surhumaines, et il lui sembla que sa présence serait un talisman précieux pour son armée et il lui demanda de l'accompagner jusqu'au Rhin (cela se passe en 450 ; elle est née en 422, donc elle a 28 ans), lui promettant de lui laisser toute liberté de s'en retourner dans son pays (1).
De cette légende ainsi arrangée il est resté un dicton : lupus et leo, un loup et un lion.
Le lion (le sphinx), c'est la femme. C'est pour justifier ce dicton que l'Église a inventé saint Loup.
Dans l'histoire écrite par les Catholiques, on nous dit qu'Attila, roi des Huns, ravagea l'empire d'Orient, puis la Gaule, et qu'il fut surnommé le fléau de Dieu. Or, sachant ce qu'est à cette époque le Dieu de l'Église, celui de saint Paul, nous ne pouvons que l'admirer, s'il en a été l'adversaire. Mais il fut vaincu en 450, par Aétius, et le Dieu qu'il combattait triompha (2).
(1) C'est à cette occasion qu'on donna comme emblème à Paris la barque d'Isis et la devise fluctuât nec mergitur (elle flotte, mais ne sombre pas).
(2) 5 novembre 462, mort du pape Léon le Grand ; ce fut lui qui, en l'année 452, se présenta devant Attila arrêté aux portes de Rome et parvint à l'empêcher d'y entrer. Ceci est la copie de l'épisode de Geneviève.



MÉROVÉE ASSIÈGE PARIS
Voici maintenant un autre ordre de faits sur lequel la légende jette une lumière inattendue. Elle nous dit : cinq ou six mois après la défaite d'Attila, Mérovée, roi des Francs (Saliens), vint assiéger Paris, encore au pouvoir des Romains. Le siège durait depuis quatre ans quand Mérovée s'en rendit maître. Alors, comment se fait-il que Geneviève régnait à Lutèce quand Attila s'en approcha et qu'elle y exerçait une autorité morale suffisante pour intervenir dans les faits de guerre et pour protéger la ville ? Et comment cette ville dans laquelle règne une femme gauloise est-elle assiégée par Mérovée, 3ème roi de France ?
C'est évidemment qu'il y avait séparation des pouvoirs : le spirituel (féminin) et le temporel (masculin).
C'est qu'il y avait deux Frances : celle des Saliens masculinistes, dont Mérovée est le petit roi et qui n'a qu'un tout petit territoire à l'Est, et celle des Ripuaires féministes, qui reconnaît le pouvoir spirituel et qui est allié à ceux qui occupent le reste de la Gaule, y compris Paris.
Voilà ce qui va nous expliquer l'histoire de France, qui ne sera qu'une lutte de sexes : les masculinistes et les féministes : l'une qui veut la Vérité et le Bien, l'autre qui veut l'erreur et le mal ; l'une qui va produire des persécuteurs, et l'autre des persécutés.
Les historiens masculins ne nous parleront jamais que des Francs Saliens (les masculinistes), ils tairont ce qui concerne les peuples féministes de la Gaule. Et toute cette primitive histoire de France ne sera que l'histoire du petit parti des révoltés saliens, affranchis de la morale, de la raison, du devoir et de la soumission au Droit divin de la Déesse-Mère, ce qui nous est révélé par cette phrase : « Qui t'a fait roi ? »
Il y a donc une autre histoire de France à faire, celle des peuples légitimes de la Gaule Celtique, vaincus, après de longues luttes, par les révoltés illégitimes.
Et cette histoire fut si glorieuse que, malgré tous les efforts faits pour la cacher, nous trouvons encore assez de documents pour la reconstituer.
Donc, Mérovée vint attaquer Paris, ce qui causa une grande famine. Et c'est encore Geneviève qui se dévoua pour nourrir ces hommes, qui l'avaient attaquée, appelée sorcière et démoniaque.
Elle équipa onze grands vaisseaux et, se dirigeant vers la Champagne, elle recueillait de ville en ville le grain que lui procurait la charité des habitants. Revenue à Paris, elle se mit à cuire elle-même le pain et à le distribuer aux pauvres.
Pendant que ces événements se passent, l'histoire place trois rois : Clodion, qui ne fait rien, Mérovée, qui attaque Paris et Geneviève, et Childéric, qui n'est connu que parce qu'il a épousé la reine Basine.
On nous dit, de cette reine Basine, qu'elle était la femme d'un chef des Thuringiens et qu'elle quitta son mari pour venir habiter avec Childéric. Ceci est dit en style moderne, selon les mœurs modernes, qui n'ont aucun rapport avec les mœurs et les usages de cette époque.
On nous dit aussi de Childéric que, exilé à cause de ses désordres, en Thuringe ou à Constantinople, il fut rétabli sur le trône de France au bout de huit ans. Voilà qui n'est pas glorieux pour les Francs Saliens.
Mais revenons à Geneviève.
La légende nous dit que Mérovée et Childéric ne pouvaient s'empêcher d'admirer ses vertus. Ils l'appelaient une demi-Déesse.
Ce demi est mis là pour imiter le demi-dieu. Les Catholiques ne donnent plus la divinité entière à la femme, mais, sous prétexte d'égalité, la donnent tout entière à l'homme.
Geneviève avait 59 ans quand Clovis monta sur le trône en 481. Elle était encore pleine de vie et d'activité, et la légende catholique va nous dire que « sainte Clotilde, la noble épouse de Clovis, regardait comme un grand bonheur de recevoir les visites de Geneviève ; elle eut avec elle de longs entretiens, et les deux saintes, s'ouvrant l'intime de leur cœur, s'entretenaient familièrement d'assurer leur salut. Geneviève avait été le conseil et le soutien de Clotilde pendant ses premières années. »
Or tout ceci nous fait comprendre que c'est la cause des femmes qui est en jeu et dont elles s'entretiennent, et nullement celle de l'Église, qui ne règne pas encore en Gaule.
Geneviève mourut à 90 ans. Son corps fut inhumé dans l'église de Saint-Pierre et Saint-Paul, que Clovis avait bâtie par le conseil de Geneviève, et qui, dès lors, porta son nom, dit-on hypocritement.
Or ceci est impossible, car aucune femme, alors, n'aurait glorifié Paul.
Cette église, détruite à la fin du 18ème siècle, était à la droite de Saint-Étienne-du-Mont dans la rue Clovis. Elle avait toujours été desservie par les chanoines réguliers de saint Augustin, appelés Génovéfains.
Depuis que l'Église a fait de Geneviève une sainte catholique, on lui a rendu de grands honneurs. Tant qu'elle n'était qu'une savante, on la regardait comme démoniaque. Tel est le sort des femmes.
L'ancienne église de Sainte-Geneviève, située sur la colline et gardienne des reliques de la sainte, menaçait ruine au 18ème siècle. Le roi Louis XV en fit construire une nouvelle près de l'ancienne ; mais survint la Révolution, qui changea l'église de la patronne de Paris en Panthéon, destiné aux grands hommes (1).
La Révolution supprime toutes les femmes. L'Église avait laissé les siennes ; le régime laïque masculin ne reconnut plus que la masculinité : il dédia l'église Sainte-Geneviève « aux Grands Hommes ».
(1) Le peuple de Paris, « né badaud », dit Rabelais, a toujours eu un culte profond pour sainte Geneviève ; dans les grandes calamités, on descendait la châsse et on la promenait dans Paris avec la plus grande pompe. C'était le clergé de Notre-Dame, portant les reliques de saint Marcel, cet autre patron de Paris, qui venait chercher la sainte et allait de même la reconduire après la cérémonie.
Voici ce que dit Guy Patin de la procession de 1652 : « Je ne vis jamais tant d'affluence de peuple par les rues qu'à cette procession. Je ne sais s'il s'y est fait quelque miracle, mais je tiens que c'en est un, s'il n'y a eu plusieurs personnes d'étouffées. Si vous aviez vu tout cela, vous auriez appelé notre ville de Paris l'Abrégé de la Dévotion. »
Et Madame de Sévigné : « C'étaient les orfèvres qui portaient la châsse de saint Marcel ; la sainte allait après, portée par ses enfants nu-pieds. Arrivés près de Notre-Dame, ils font, l'un à l'autre, une douce inclination et s'en vont chacun chez soi. »
La dévotion à sainte Geneviève était si ardente chez le peuple parisien, et surtout chez les femmes, qu'elle dégénérait en idolâtrie ; on n'abordait les reliques de la sainte qu'avec des pleurs, des soupirs, des sanglots, des transports de passion enthousiastes ; on lui demandait, par billets écrits des remèdes pour tous les maux, des consolations pour tous les chagrins ; on faisait toucher à la châsse des draps, des chemises, des vêtements. En 1793, la châsse fut envoyée à la Monnaie.



CLOVIS
Clovis est le premier roi de France que l'Église Catholique revendique et dont elle parle longuement.
Il monte sur le trône en 481.
Ce roi s'appelait en réalité Lodoïx, nom devenu Ludovicus, puis Louis ; mais, devant ce nom, il mettait le titre Kaï (conquérant mâle, ennemi des femmes) que nous avons déjà rencontré et expliqué.
Rappelons que Kaï a fait Caïn et que, chez les Latins, en mettant le K devant Esar (le mâle), on avait fait César, ce que les Allemands écrivent K-aiser.
Donc, Kaï-Lodoïx, devenu pour les modernes Clovis, était un roi qui affirmait par son titre ses convictions masculinistes et sa haine de la féminité et du régime qui avait consacré son autorité.
Voyons ce que valait cet homme.
Voici ce que dit saint Grégoire de Tours, historien du 6ème siècle, de ce Clovis que l'Église de France invoque :
« Il envoya secrètement dire au fils du roi de Cologne, Sigebert le Boiteux : « Ton père vieillit et boite de son pied malade. S'il mourait, je te rendrais son royaume avec mon amitié. ».
Chlodéric envoya des assassins contre son père et le fit tuer, espérant obtenir son royaume... Et Clovis lui fit dire : « Je rends grâce à ta bonne volonté, et je te prie de montrer tes trésors à mes envoyés, après quoi tu les posséderas tous. ».
Chlodéric leur dit : « C'est dans ce coffre que mon père amassait des pièces d'or. »
Ils lui dirent : « Plonge ta main jusqu'au fond, pour trouver tout. » Lui l'ayant fait et s'étant tout à fait baissé, un des envoyés leva sa hache et lui brisa le crâne. Clovis, ayant appris la mort de Sigebert et de son fils, vint en cette ville, convoqua le peuple et dit : « Je ne suis nullement complice de ces choses, car je ne puis répandre le sang de mes parents, cela est défendu ; mais, puisque tout cela est arrivé, je vous donnerai un conseil : venez à moi et mettez-vous sous ma protection.
Le peuple applaudit avec grand bruit de voix et de boucliers, l'éleva sur le pavois et le prit pour roi. »
Cela faisait deux têtes de moins et un royaume de plus pour Clovis.
« Il marcha ensuite contre Chararic, le fit prisonnier avec son fils et les fit tondre tous les deux. Comme Chararic pleurait, son fils lui dit : « C'est sur une tige verte que ce feuillage a été coupé, il repoussera et reverdira bien vite. Plût à Dieu que pérît aussi vite celui qui a fait tout cela ! »
Ce mot vint à l'oreille de Clovis ; il leur fit à tous deux couper la tête. Eux morts, il acquit leur royaume, leurs trésors et leur peuple. »
Cela faisait encore deux têtes de moins et un royaume de plus pour Clovis.
Ragnacaire était alors roi à Cambrai. Clovis, ayant fait faire des bracelets et des baudriers de faux or, car ce n'était que du cuivre doré, les donna aux leudes de Ragnacaire pour les exciter contre lui. Ragnacaire fut battu et fait prisonnier avec son fils Richaire. Clovis lui dit : « Pourquoi as-tu fait honte à notre famille en te laissant enchaîner ? Mieux valait mourir. » Et, levant sa hache, il la lui planta dans la tête. Puis, se tournant vers Richaire, il lui dit : « Si tu avais secouru ton père, il n'eût pas été enchaîné. » Et il le tua de même d'un coup de hache. »
Cela faisait encore deux têtes de moins et un royaume de plus pour Clovis.
« Rigomer fut tué par son ordre, dans la ville du Mans. »
Cette fois-ci, ce n'était qu'une seule tête pour un royaume, mais le bon saint Grégoire de Tours continue : « Ayant tué de même beaucoup d'autres rois et ses proches parents, il étendit son royaume sur toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour assemblé les siens, il parla ainsi de ses parents qu'il avait lui-même fait périr : « Malheureux que je suis, resté comme un voyageur parmi des étrangers, et qui n'ai plus de parents pour me secourir si l'adversité venait ! » Mais ce n'était pas qu'il s'affligeât de leur mort ; il ne parlait ainsi que par ruse et pour découvrir s'il avait encore quelque parent afin de le tuer. »
Le bon évêque de Tours trouve sans doute que ces horreurs n'étaient que de saintes ruses, puisque c'est un Catholique qui les pratiquait pour la plus grande gloire de l'Église, car il conclut en disant : « Tout lui réussissait, car il marchait le cœur droit devant Dieu. »
C'est à la bataille de Tolbiac, livrée près de Cologne en 496, que Clovis promit à Dieu de se faire chrétien, s'il était victorieux.
Voilà un marché peu glorieux pour Dieu et un motif de conversion peu recommandable pour une religion. Cela peint bien ce qu'était l'esprit néo-chrétien.
Clovis fut baptisé avec 3.000 soldats, subitement convertis, dans la basilique de Reims en 496, le jour de Noël.
On sait comment ce saint roi s'y prenait pour convaincre ses hommes de l'excellence de la doctrine des néo-chrétiens.
L'histoire du vase de Soissons, cette lâcheté criminelle, nous le montre : croire ou mourir.
Et ce sont ces abominations que l'on enseigne à nos enfants.
C'est par des forbans comme Clovis que la royauté et le Catholicisme furent introduits et soutenus dans la Gaule.
Ce chef de pirates germains, dont saint Rémi fit un Chrétien et dont l'Église romaine se servit pour combattre les gouvernements des Wisigoths et des Burgondes, qui étaient ariens et féministes, fut appelé par les évêques du 5ème siècle, dans le seul intérêt de leur autorité pontificale, à ravager la France et à s'enrichir des dépouilles des Gaulois.
Et cet assassin de toute sa famille fut traité par l'Eglise presque comme un saint. Il fut le Constantin du Nord.
Les historiens officiels, comme Henri Martin, disent de Clovis qu'il était « actif, rusé, ambitieux, doué de qualités supérieures, pieux, vaillant, glorieux, mais cruel et perfide ».
Quand on est criminel, cruel et perfide, comment peut-on être doué de qualités supérieures ?
C'est à Clovis que l'on fait remonter la promulgation de la loi salique, à tort, car cette promulgation n'eut jamais lieu.
C'est lui qui commença à prendre le nom de Franc et à appeler la Gaule France. Par franc, il entendait affranchi des principes, des lois, de la morale du régime antérieur à lui. C'est de son temps qu'on remplaça l'ancienne justice par les épreuves judiciaires par l'eau bouillante et le fer rougi.



LA CONVERSION DE CLOVIS
Le premier Christianisme régnait dans la Gaule depuis longtemps, puisqu'il avait eu ses martyrs.
Quant au second (le Catholicisme), il n'y avait pas encore pénétré.
On savait que le premier avait pour fondateur Pierre et le second Paul. C'est peu à peu que le second s'infiltra dans le premier, lui prit ses doctrines (en partie), copia et dénatura ses Évangiles, et substitua un clergé masculin au premier sacerdoce des Prêtresses, appelées alors diaconesses.
Or voilà que la légende de sainte Geneviève nous dit que Clovis éleva une église consacrée à Pierre et Paul. Et cela, sur le conseil de Clotilde, qui était chrétienne et catholique, disent les historiens de France. Ce n'était donc pas la même chose.
Nous voyons dans ce fait un indice révélant l'état des esprits de ce temps.
Les gens ignorants ne savent pas qui a raison de Pierre ou de Paul. On a tant glorifié Paul qu'on a fini par croire à son mérite. Alors, exploitant le doute, l'Église, pour se faire accepter, crée une opinion neutre, qui s'appuie sur les deux apôtres dont on réunit les noms.
Mais les féministes johannites ne s'y trompent pas. Elles rejettent Paul et n'acceptent que Johanna et son fils Pierre.
Mais, à toutes les époques, il y eut des esprits timorés, qui firent des concessions. L'Église naissante arriva à convaincre certaines femmes que, pour faire cesser les luttes, il fallait accepter les deux Christianismes fondus en un seul, et c'est ce système d'union sacrée, au profit du Catholicisme naissant, que nous voyons imposé par le pape et accepté par Clovis.
L'Église s'en glorifie comme d'une conquête pour son dogme, et y ajoute ses commentaires et ses maladresses, telle l'histoire du vase de Soissons, qui n'est ni à la gloire de l'homme, ni à celle de l'Église.
La basilique romaine de Reims, où Clovis reçut le baptême des mains de saint Rémi (25 décembre 496), ne pouvait être alors qu'une église johannite ; il n'y en avait pas encore d'autres dans la Gaule. Mais on s'emparait de ces églises et on les transformait. Elle fut bâtie en 401 et dédiée à Marie, avant l'introduction du Catholicisme en Gaule.
La basilique romaine de Reims fut détruite par un incendie au 11ème siècle, puis reconstruite avec les aumônes de dix diocèses. Reims était la métropole de la province de Gaule Belgique ; elle avait remplacé le centre théosophique appelé « Médiomatrice ». Par la suite, cette cathédrale s'est appelée Notre-Dame. C'est que, depuis le Concile d'Éphèse (431), dans lequel on avait déclaré que Marie devait être appelée Mère de Dieu, les masculinistes mettaient partout des Notre-Dame pour amener à leur cause, par cette confusion, les partisans de l'ancienne Marie, si longtemps vénérée.
C'est ainsi que Clovis bâtit à Paris une église métropolitaine à Notre-Dame, à la pointe de la Cité. Il en posa la première pierre ; son petit-fils Chilpéric l'acheva. Cette église était bâtie sur l'emplacement d'un temple druidique. Les autres princes mérovingiens dédièrent à Marie des chapelles et des abbayes.
Sainte Bathilde fonda Notre-Dame de Chelles.
On se réfugiait dans ce culte à Marie, si peu défini, pour faire accepter la légende de Jésus, devenue « légende chrétienne », alors que, cependant, dans cette légende, telle qu'elle nous est relatée dans les Évangiles, Marie a un rôle bien effacé et bien humiliant même.
Après l'invasion du Catholicisme, le régime qui devait durer (le régime actuel) commença par deux anomalies : l'anarchie sacerdotale, l'anarchie royale. Non seulement ces deux autorités ne se connaissaient pas, dans la première Église, mais les divers membres dont elles étaient composées ne les reconnaissaient pas eux-mêmes. Ces deux pouvoirs naissants tendaient chacun à dominer exclusivement.
Comment les chefs gaulois devinrent-ils catholiques ?
On nous dit que ce fut à l'instigation des femmes qu'ils adoptèrent cette religion nouvelle, sans doute de celles qui, assez faibles pour écouter les insinuations perfides des moines hypocrites, courbaient la tête pour recevoir d'eux l'eau du baptême.
On se servit d'elles pour faire plier le front du fier Sicambre.
On sait assez le rôle donné à Clotilde, femme de Clovis, qui aurait exigé que son mari se convertît au Catholicisme.
Mais c'est l'histoire écrite par les prêtres qui nous raconte cela, rien n'est moins prouvé.
On nous raconte aussi qu'une sœur des empereurs Basile et Constantin, mariée à un grand Kniaz de Russie, nommé Vladimir, obtint de son mari qu'il se fit baptiser. Dans le même temps, Miécislas, duc de Pologne, fut converti par sa femme, sœur du duc de Bohême. Les Bulgares reçurent ce culte de la même manière. Gisèle, sœur de l'empereur Henri, fit encore catholique son mari, roi de Hongrie. La même chose fut dite en Angleterre de l'influence des femmes, mise à profit par les moines pour faire des conversions. Tout cela est faux, c'est une façon d'expliquer le mouvement chrétien, en le confondant avec le mouvement catholique pour le mettre à l'avoir de l'Église masculine.
Il ne faut pas oublier que ce ne fut que l'an 325 que la secte catholique, qui avait complètement dénaturé le Christianisme depuis Paul, s'installa en maîtresse à Rome.
Ce n'est qu'au 5ème siècle qu'elle pénétra en Gaule ; elle ne conquit la Suède qu'au 9ème siècle et il lui fallut mille ans pour envahir la Russie. Donc, toutes les histoires de conversion de rois sous l'influence de leurs femmes sont fausses. Les femmes étaient les ennemies des prêtres et non leurs auxiliaires.



LES ÉCROUELLES GUÉRIES PAR LES ROIS DE FRANCE
Ce ne sont pas seulement les prêtres, ce sont aussi les rois qui font des miracles ; c'est-à-dire que le fait d'être au pouvoir donne à l'homme le droit d'être absurde, parce que personne n'a le droit de le lui dire.
Charles V disait : « Tant que Sapience sera honorée en ce royaume, il continuera à prospérer, et quand déboutée sera, décherra. » Donc, c'est la lutte contre la science. Quelle science ?  
Raoul de Presles disait à Charles V : « Vos devanciers et vous avez telle puissance, qui vous est donnée et attribuée de Dieu, que vous faites miracles en votre vie, telles si grandes et apertes que vous garissez d'une très horrible maladie, qui s'appelle les escroelles, de laquelle nul autre prince terrien ne peut garir, ors vous » (1).
Cette dernière phrase était une flatterie. A cette époque, d'autres que les rois de France faisaient des miracles ; c'était la folie du temps ; les rois de Hongrie guérissaient la jaunisse, les rois de Castille les démoniaques, et les rois d'Angleterre les épileptiques ; ils prétendaient même guérir aussi les écrouelles, rivalisant ainsi de puissance miraculeuse avec les rois de France.
Du reste, il n'y avait pas que les rois qui avaient le don de guérir. On soutenait alors que tout enfant qui venait au monde une main en avant et avait aussitôt touché un cochon de lait, avait le même pouvoir que le roi de guérir les écrouelles. On se demande si, en prévision du cas possible d'un enfant mal placé, on avait toujours, près du lit d'une accouchée, un petit cochon de lait...
Le fils aîné du baron d'Aumont, comte de Châteauroux, guérissait aussi cette maladie. On disait encore que ce même pouvoir était donné au septième enfant mâle né d'un même père, sans que la naissance d'une fille soit venue interrompre la série des garçons.
Les bonnes gens croyaient sincèrement que cet affreux mal « dont le germe est une cacochimie, l'apparence d'un ulcère hideux à voir, dangereux au toucher et incurable, était tenu de disparaître sans autre formalité que l'attouchement de nos roi et par la seule parole, sans anneaux, sans simples et sans autres ingrédients et préceptes particuliers, ainsi vraiment par racle ».
Hélas ! le miracle n'était qu'un effet d'imagination ; mais qui aurait osé se plaindre d'avoir été trompé par le roi ?
C'était après le sacre des souverains, la veille des fêtes, Pâques, à la Pentecôte, à la Toussaint, à Noël, que cette comédie se jouait.
Le prévôt de Paris faisait publier le jour et l'endroit de cérémonie ; les malades s'y rendaient de bon matin.
Le premier médecin et les médecins ordinaires les visitaient et ne gardaient que ceux qui étaient sérieusement atteints, rangeait les malades sur plusieurs lignes, à genoux, les mains jointes. Le roi arrivait avec une suite nombreuse de princes, de prélats et de gardes du corps. Il s'approchait de chaque malade lui traçait sur le visage le signe de la croix avec la main droite puis répétait à chacun : « Le Roi te touche, Dieu te guérit. »
Et les rois se soumettaient tous à cette répugnante cérémonie, à cette folie malpropre.
C'est à Clovis que l'on fait remonter toutes les institutions auxquelles on veut donner une haute antiquité. Ainsi, les chroniqueurs, qui ne sont pas d'accord sur l'origine du privilège accordé (par qui ?) aux rois de France de guérir les écrouelles, le font remonter à Clovis.
Voici la légende qui accrédite cette croyance :
On sait que l'Église raconte que Clovis fut baptisé à Reims par saint Rémi et oint de l'huile divine qu'une colombe avait apportée du ciel. La vertu de guérir les écrouelles émanait précisément de ce Saint-Chrême, qui servit dans la suite au sacre de tous les rois.
Ici, une parenthèse. Nous avons expliqué la signification de l'onction, reçue par la femme et donnée par l'homme, qui se trouve, par ce fait, con-sacré, c'est-à-dire élu par la femme, qui fait de lui son prêtre domestique, son sacrificateur. Cette antique idée d'une onction reçue persiste, mais le sexe de celui qui la reçoit a changé, puisque partout il y a eu renversement sexuel. Du reste, le fait lui-même est devenu un symbole, mais il n'en est pas moins curieux de voir la colombe, cette antique personnification de Vénus, apporter le Saint-Chrême.
Donc, voilà que le fait d'être oint donne à l'homme des vertus féminines, entre autres celle de guérir les malades.
L'Église, qui prend toutes ces adaptations au sérieux, raconte ainsi l'origine de ce don de guérison :
« Un jour, comme le Roy Clovis sommeillait, il luy fut advis qu'il touchait doucement et maniait le col et la playe à Lancinet et qu'aussitôt son lict fut tout brillant et enflammé d'un feu céleste, et qu'à même instant Lancinet se trouva guéri, sans qu'il parût aucune cicatrice. Le Roy s'étant levé plus joyeux que de coutume, tout aussi tost qu'il fit jour, il fit son premier essai et essaya de le guérir en le touchant ; et estant arrivé comme il désirait, avec l'applaudissement de tout le monde, en ayant rendu généralement grâce à Dieu, toujours depuis cette grâce et faculté a esté comme héréditaire aux rois de France et s'est infusée et transmise à la postérité, la tenant purement de Dieu ».
Clovis mourut le 27 novembre 511.
(1) Traduction de la Cité de Dieu, dédicace au roi, 1386 (p. 2).



LA FLEUR DE LYS
On sait que les Féministes ont toujours eu comme emblème une fleur sacrée représentant le sexe féminin.
En Asie, en Egypte, c'est le lotus. A Rome, c'est la rose.
Chez les Celtes, le lotus prend le nom de lys.
Mais d'abord les peuples du Nord ont le Nénu-phar (Nénu, nien, ninus ; et ce mot phar, qui complète le nom, est celui qui entre dans les mots phara-on et phara-mond).
Le lotus a disparu, mais il a laissé dans les langues du Nord le verbe louteren, qui signifie laver, purifier, parce que dans les initiations on lavait ou purifiait ceux à qui on conférait le droit de se ranger sous la bannière du lotus, ou du lys (de là la confession).
Lodwitsch signifie « fils du lotus ». C'est le nom qu'on donnait aux initiés avant leur trahison. Mais après ils en firent Lodoïx, Ludovicus, Louis, et, du signe sacré féminin, ils firent un signe infamant.
Sous Clovis, on marquait les criminels (du moins ceux que l'on voulait reconnaître comme tels) d'une fleur de lys imprimée d'une façon ineffaçable sur l'épaule. C'était le signe infamant, parce que c'était l'emblème des anciens partisans du régime gynécocratique. Plus tard, cet emblème gardant son prestige malgré tout, les masculinistes l'adoptèrent pour se donner les apparences de la légitimité que ce symbole représentait toujours dans l'esprit populaire.
M. Herriot, qui, dans les Annales, décrit le costume des femmes antiques, nous dit qu'une statue de Clotilde, au porche de Saint-Germain-des-Prés, nous la montre portant une couronne décorée d'ornements qui semblent présager la fleur de lys des futurs rois de France.
Ce qui veut dire que les femmes portaient encore la fleur de lys.
Dans une quantité d'anciennes images, on trouve le lotus sacré.
Dans une vieille église de Bruxelles, on voit un tableau représentant saint Joachim et sainte Anne ; il sort de leur cœur deux tiges, qui se réunissent en une seule, supportant un lotus dans lequel, comme dans un berceau, sont Jésus, Marie, Joseph : ce qui prouve que les Catholiques appliquaient tous les symboles à leur dogme, sans les comprendre.



LE CHAPELET
Le chapelet, qui tire son nom des couronnes de fleurs qu'on appelait au moyen âge chapas ou chapeaux, était la couronne spirituelle de Marie, sorte de réparation et d'expiation pour les grandes douleurs représentées par la couronne d'épines de la Déesse.
Le chapelet des Catholiques dut son origine à un jeune religieux de l'Ordre de saint François. Avant de prendre l'habit des Frères mineurs, ce jeune homme avait l'habitude de faire tous les jours une guirlande de fleurs dont il couronnait une image de Notre-Dame.
C'est lui qui eut l'idée de substituer à la couronne de fleurs la couronne spirituelle du chapelet. (Le P. Alex. Saclo, Méth. ord. pour hon. la V. M., p. 672.)
Une légende poétique rapporte que, auprès de chaque homme qui récitait consciencieusement le chapelet, se plaçait un ange qui enfilait dans un fil d'or une rose par ave, un lis d'or par dizaine, et, après avoir posé cette guirlande sur le front du dévot serviteur de Marie, disparaissait laissant après lui une douce senteur de rose.
Les rois d'Ecosse et leurs grands vassaux portaient des chapelets à dizaines d'or, pour se préserver de tout mal ; les gens plus modestes s'en faisaient avec des noisettes.
Les Géorgiens et le peuple de l'Italie se fabriquaient des corone avec des noyaux de l'azedarah.
La Rose ayant été consacrée aux grandes Déesses, tous les noms de fleurs le furent aussi :
- Le narcisse fut appelé lis de Marie.
- La rose de Jéricho, la rose de Marie.
- Le sceau de Salomon, le sceau de Marie.
- La pulmonaire tachée de blanc, le lait de Notre-Dame.
- L'Ecosse prit pour emblème son chardon bénit.
- L'Arabe appelle fumée de Marie une sorte d'absinthe à fleur blanche qui croît sur les dunes sablonneuses.
- La menthe des Alpes, le romarin et la persicaire, herbes de sainte Marie.
- Les Orientaux, y compris les Musulmans, appellent le cyclamen odoriférant bokour Miryam, parfum de Marie.
- En Perse, la même plante s'appelle tchenk Miryam (sa main).
- Une plante printanière d'Europe s'appelle manteau de Nôtre-Dame.
Tout cela, c'était l'imitation de ce que les Johannites avaient fait dans leurs Mystères, du culte que Manès avait institué dans la Rose-Croix.
Saint Dominique, fondateur des Dominicains, voulut les imiter.
En 1208, il créa le saint Rosaire en l'honneur de la dévotion à la très sainte Vierge Marie, qu'il substituait à la doctrine des Albigeois. Singulière mentalité : substituer une femme surnaturelle aux femmes naturelles !...
Dès l'an 1094, Pierre l'Ermite avait imaginé de faire en bois des grains de chapelet sur lesquels les soldats croisés, qui, pour la plupart, ne savaient pas lire, récitaient des ave, dont le nombre variait suivant la solennité des fêtes.
Avant lui, d'anciens historiens rapportent qu'on disait déjà une série d'ave sur des cordes à nœuds : per cordulam nodis distinctam. (Astolfi, Règl. de la Confr. du Rosaire ; Gabriel Pennatus, in Hist. Tripart.)
Le Rosaire (de Rose-Croix) et le chapelet, que les Italiens nomment corona, étaient en grand honneur ; les bourgeois et les gentilhommes le disaient en allant aux champs ou en revenant à la ville, les plaideurs au Palais. Les rois eux-mêmes en donnaient l'exemple : Louis XI en portait plusieurs sur sa poitrine ; un rosaire bénit était attaché au glorieux pavilllon amiral de Don Juan d'Autriche lors de la bataille de Lépante.
Remarquez les Ave, c'est la continuation du culte israélite de Hevah.
Nous soupçonnons, dans cette préoccupation de faire répéter le nom de Haveh tant de fois, une réaction contre le silence dans lequel les Juifs tenaient ce nom (voir l'article sur l'Israélisme.)



LA SORCIÈRE
La sublime Prêtresse qui chantait le cantique de la Nature, l'inspiratrice des hommes, la grande consolatrice, Celle qui était la promesse et la miséricorde, Celle qui était la science et guérissait toutes les blessures, a été chassée du temple.
L'ignorance a pris sa place et s'est faite orthodoxie. Alors, que va-t-elle devenir ?... Qu'elle le veuille ou non, la voilà destinée à l'oeuvre sourde des conspirations.
« Humiliée dans les petites occupations, elle qui avait vu par-dessus nos fronts, dit Jules Bois, elle fut enfoncée dans les détails obscurs. La sibylle qu'elle porte en elle fait semblant de dormir, mais s'éveille parfois.
« La femme est en tête de l'hérésie. Chassée du temple, elle devint la sorcière. Elle paya cette révolte du plus riche et du plus précieux de son sang. Les Albigeois et les Gnostiques la glorifièrent. La sainte Sophia était pour eux la Déesse invisible. C'est dans le massacre que fut noyée cette résurrection mystique de la femme. Plus tard, quand les Bohémiens arrivent à Paris, ils disent obéir à la sublime maîtresse du feu et du métal, prêtresse d'Isis, qui dans le dernier de leurs chariots penche un front couronné de sequins sur les livres antiques. Mais la pauvre sorcière du moyen âge est encore la plus dolente. On l'extermine par hécatombes. »
Mais il faut un prétexte pour l'exterminer.
On l'accuse d'exercer un pouvoir magique, occulte et tout-puissant, pour nuire à l'homme.
Le synode de Paderborn, en son 6ème Canon, confirmé par un édit de Charlemagne, reprit la question des masques anthropophages en ces termes : « Quiconque, aveuglé par le Diable, croit, à la manière des païens, qu'une femme est sorcière et dévore des hommes, et brûle pour cela cette femme et fait manger sa chair par d'autres, doit être puni. »
Donc, on mangeait des femmes !... et on accusait les païens de cette invention, pour les noircir !
Et c'est parce qu'on mangeait des femmes qu'on accuse les sorcières de manger des hommes !...
Le synode de Riesbach et Freisingen, en 799, dit dans son 5ème Canon que « les magiciens et magiciennes devront être emprisonnés, mais que, dans aucun cas, il ne pourra être attenté à leur vie ».
Voilà des documents qui nous font connaître les mœurs qui existaient en ces temps.
La puissance donnée aux femmes sorcières était immense. Une d'elles, du pays de Constance, qui n'avait pas été invitée aux noces de son village, à cause de sa supériorité, se fit, dit-on, porter par le Diable sur une haute montagne, y creusa une fosse dans laquelle elle répandit sa sécrétion urinaire, puis prononça quelques mots magiques, et, aussitôt, un formidable orage éclata qui dispersa la noce, les ménétriers et les danseurs. Tout cela prouve que le mal qui arrivait lui était attribué : c'était sa vengeance qu'elle exerçait, l'ancienne vengeance divine à laquelle on croyait toujours, quoiqu'elle ne fût plus Déesse. Elle était devenue au moyen âge la Stryge, celle qui s'envolait par les cheminées, se précipitait du haut des montagnes, devenait une chatte, etc.
Et cependant, malgré la persécution, elle travaille, elle écrit, son esprit toujours actif se manifeste sous l'impulsion de sa plus brillante faculté, l'intuition ; c'est ce qui fait dire à Jules Bois, dans Le Satanisme et la Magie (p. 43) : « Elle se relève la nuit, écrit d'étranges pages, qui semblent ne jaillir ni de ses souvenirs, ni de ses lectures, ni de ses conversations. D'où alors ? Autour d'elle, on s'inquiète : comment croire à des fraudes ? On se récrie, on résiste, puis d'épouvante on accepte tout. C'est que l'invisible devient visible de plus en plus, il commande, il conseille, il investit la maison de sa présence outrecuidante, utile cependant. Il gère les affaires, prophétise, allonge dans la famille moderne l'ombre des vieux Dieux. »
La Fée Mélusine, la femme savante et bonne, n'était-elle pas représentée dans un corps qui finit en serpent par le Catholique qui la maudit ?
Après ce massacre de la Femme, qu'allait-il rester de la société humaine ?
« La Femme universelle, toujours refoulée par l'Eglise, la Mère étouffée par la Vierge, la Femme vraie, sans fausse honte de sa nature et de ses dons » (Jules Bois). En effet, il restait la Nature avec ses éternelles lois. Il restait la Femme !.. Déesse sans autels, Reine sans royaume, qui n'ose avouer sa royauté,... mais la prend quand même !
Mais toutes n'étaient pas des femmes fortes, des sorcières. Il y avait aussi les femmes faibles et amoureuses de l'homme perverti. Celles-là vont au prêtre, et ce sont les riches, les joyeuses, les heureuses, celles qui plaisent aux séducteurs par leurs complaisances ; elles lui apportent leurs amours et leur or. Qui oserait critiquer la sainteté de leurs intentions ? Aussi les maris se taisaient.
Ces bons Pères ! on les comblait vraiment, on les traitait comme des dieux ; il n'y avait pas assez de belles dentelles pour leurs surplis, pas assez d'or pour leurs ornements, pas d'étoffe assez belle pour les vêtir,... les saints hommes !
Des mains princières travaillaient pour eux, filaient le fin lin de leur robe... Et tout cela couvrait si bien leur boue, qu'on ne la voyait plus.
Mais les femmes fortes allaient à l'homme maudit, à celui que, par un paradoxe fréquent, le prêtre appelait « Satan », c'est-à-dire à l'homme vrai, grand et droit. Elles allaient donc au diable, elles se donnaient au diable, modeste, pauvre, déshérité comme elles.
Ce sont eux qu'on appelle les bons hommes, on les prend en pitié parce qu'ils n'ont pas l'astuce et l'hypocrisie des grands seigneurs de l'Église. Ces naïfs sont restés fidèles à l'antique loi morale ; aussi, comme ils sont ridiculisés, avilis, meurtris, les pauvres grands bons hommes, et hués par le peuple abruti ! Mais qu'importe à ces hommes ce qu'on dit d'eux ? il leur reste la vraie femme, la grande, c'est-à-dire tout, et c'est cela qui, finalement, les fera triompher



LA MÉDECINE AU XIVème SIÈCLE
L'enseignement médical donné de 1300 à 1400 était basé sur des traductions d'Hippocrate et de Galien, sur les préceptes de l'école de Salerne, les vers de Gilles de Corbeil (sur les urines et sur le pouls), l'anatomie de Théophile, et quelques traités arabes d'Avicenne, d'Abulcasis, de Rhasès, d'Averroès et d'Isaac. Ce furent les seuls ouvrages classiques jusqu'à Fernal (mort en 1558), qui, dit Hauzou, « eut le rare honneur de voir ses livres enseignés de son vivant ».
Dès que l'homme usurpa les fonctions médicales de la femme, il se créa, pour justifier cette usurpation, un passé médical, comme les prêtres s'étaient créé un passé religieux ; les médecins se sont inventé des ancêtres, tel Esculape, dont le nom est une parodie des Asclépiades, nom des femmes-médecins en Grèce ; puis Hippocrate, sur lequel on n'a jamais rien pu savoir. Et enfin on a donné à Galien la paternité de tous les livres de médecine écrits par des femmes avant son époque.
Les maîtres et les élèves vivaient en camarades. Les étudiants étaient presque tous pauvres. Les professeurs devaient être fort malpropres, car, en 1350, les statuts les obligent à se vêtir convenablement d'une robe violette de bon drap, présentable et qui leur appartient.
Hugues Le Sage fut le premier doyen de la Faculté de Médecine en 1338. Ses fonctions étaient surtout de sévir contre les « charlatans », c'est-à-dire les « indépendants », et contre les empiriques, les « expérimentateurs » (La plupart des documents mentionnés dans cet article sont pris dans le livre du Dr Marcel Baudouin sur « Les Femmes-Médecins ».).
Les Commentaires (recueil de comptes rendus de la Faculté) nous apprennent qu'en 1395 il existait 32 médecins diplômés. Ils portaient de riches habits et le bonnet doctoral.
Arnaud de Villeneuve, maître de médecine, donnait à ses élèves le conseil de ne témoigner, en aucune occasion, ni surprise ni étonnement.
« La septième précaution, leur disait-il, est d'une application générale. Supposons que vous ne puissiez rien comprendre au cas de votre malade ; dites-lui avec assurance qu'il a une obstruction du foie. S'il répond que c'est de la tête ou de toute autre partie qu'il souffre, affirmez hardiment que cette douleur provient du foie. Ayez bien soin d'employer le terme d'obstruction, parce que les malades ignorent ce qu'il signifie, et il importe qu'ils l'ignorent » (Arnoldi de Villanova, Opéra, édité en 1505).
Cette façon de pratiquer la médecine n'était pas faite pour inspirer une grande confiance au public ; aussi, lorsque les rois ou les grands personnages s'adressaient aux médecins libres, ils faisaient contrôler l'avis des uns par les autres et, au lieu d'un médecin, en prenaient un nombre plus ou moins grand, pensant sans doute que l'ignorance multipliée devient la science.
Philippe le Bel avait douze médecins, entre autres un certain Hermingard, qui possédait l'art de deviner les maladies à la simple vue et sans tâter le pouls (Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 96).
Guillaume de Nangis raconte ainsi la mort de ce roi si bien soigné : « Le roi mourut d'une longue maladie, dont la cause, inconnue aux médecins, fut pour eux et pour beaucoup d'autres le sujet d'une grande surprise et stupeur. »
Philippe le Long, deuxième fils de Philippe le Bel, eut pour médecins Pierre de Caspicanie, Geoffroy de Courvot, etc. Il mourut à 28 ans. Et Guillaume de Nangis explique ainsi sa maladie : « Les malédictions du pape le rendirent malade ».
En fait de soins, on lui apporta à baiser un morceau de la vraie croix et un clou venant de la crucifixion du Christ. Cela ne le guérit pas. Il mourut.
Charles IV, son frère, vécut jusqu'à 34 ans. Son médecin était Guillaume Aymar, curé de Sainte-Marie du Mont. Charles IV eut au moins 22 médecins.
Dans un moment d'impatience, à la fin de 1393, on les chassa tous de Paris, mais ils revinrent.
En 1395, on appela de la Guyenne un sorcier nommé Armand Guillaume, qui s'était vanté de pouvoir guérir le roi par un seul mot (solo sermone). Il ne guérit pas et eut la bonne chance de ne pas en être puni.
En 1397, deux moines augustins, qui se disaient magiciens, offrirent aussi de guérir le roi ; ils lui firent prendre des perles réduites en poudre, ce qui n'eut pas l'effet qu'ils en attendaient, mais un autre qu'ils n'attendaient pas : ils furent décapités en place de Grève. A cette époque, c'est ainsi que les rois payaient leurs médecins.
Pendant que les hommes faisaient ainsi leur médecine, les femmes continuaient à soigner plus sérieusement les malades.
Mais cette concurrence déplaisait aux hommes. Une ordonnance de 1352 interdit aux femmes d'administrer aucune ancienne médecine, altérante ou laxative, des pilules ou des clystères.
Déjà, un édit du 11 novembre 1311 avait fait défense aux femmes d'exercer la chirurgie à Paris sans avoir été examinées par un jury compétent.
A partir du XIVème siècle, le cartulaire de l'Université de Paris abonde en documents relatifs à la lutte contre la Femme-médecin.
En 1312, le prieur de Sainte-Geneviève excommunie Clarisse de Rotomago pour exercice de la médecine.
Entre 1322 et 1327, Jeanne Converse, Cambrière Clarisse, Laurence Gaillon, subirent la même peine.
En 1331, une Clarisse est excommuniée de nouveau. Une dame noble eut à soutenir un procès retentissant, dame Jacobe Félicie ; elle avait étudié la médecine et la pratiquait. C'est cela que l'accusation lui reprochait quand elle disait : « falcem in messem mittere alienam », c'est-à-dire « mettre une faucille dans la moisson d'autrui est un crime ».
La Faculté lui intenta un procès, puisqu'elle s'était réservé « la moisson ». Cependant, dame Félicie ne soignait pas les malades pour gagner de l'argent, elle ne se faisait pas payer : Sept témoins furent appelés ; ils déclarèrent tous qu'elle ne leur avait jamais parlé d'honoraires. Dans presque tous les cas, les malades qui s'étaient adressés à elle étaient abandonnés par les médecins de la Faculté. Dominus Odo de Carnessiaco, frater Domus Dieu Parisiensis, « avait été traité sans succès par Maître Jean de Tours, par Maître Martin, par Hermann et plures alii ». Jeanne Bilant fut abandonnée par le même Hermann, par Mainfroi et autres ; Jeanne de Monciac s'adressa à dame Félicie après avoir subi le traitement des médecins Hermann, Mainfroi, Guilbert et Thomas. Et il en fut de même pour beaucoup d'autres, ce qui prouve que cette femme avait une science supérieure à celle des docteurs de la Faculté ; et, si quelqu'un devait être légitimement entravé dans l'exercice de la médecine, ce devait être eux et non elle. Tous ses malades parlaient d'elle avec reconnaissance, tous vantaient son dévouement, et, malgré la brillante défense qu'elle fit de son droit, elle fut condamnée par la Faculté, qui s'appuyait sur l'édit qui défendait aux femmes d'exercer la médecine.
Son procès est relaté dans le cartulaire.
Les statuts de l'Université de Paris nous fournissent la preuve que les femmes exerçaient la chirurgie, puisque, vers la fin du XIIIème siècle, un de leurs articles dit :
« Tout chirurgien ou chirurgienne, apothicaire ou apothicaresse, herbier ou herbière, ne passeront pas les bornes de leur métier. »
C'était alors spécialement un métier de femme que celui « d'étancher les plaies, de les entourer de bandelettes, de réduire les fractures ».
Il y avait des femmes ventouseuses et d'autres chargées de faire les saignées, de composer les élixirs et les potions, d'oindre les parties malades avec le suc de bonnes herbes et de les désenfiévrer.
C'étaient les femmes de cette catégorie que l'on désignait à Bruxelles, en 1360, par le nom de « Cloet latersen ».
Les luttes de la Faculté contre la science libre n'étaient pas toujours suivies de succès ; la population se mettait toujours du côté de ses anciens médecins ; on se méfiait des nouveaux docteurs de l'École.
Les statuts de la Faculté, en 1281, et le Concile d'Avignon, en 1337, s'étaient élevés contre l'ingérence des apothicaires et des herbiers (apothecarii vel herbarii) dans l'art médical.
Mais le public tient peu de compte de ces prohibitions, et, en 1319, la comtesse Mahaut d'Artois fait venir de Paris à Conflans l'herbière Perronnelle pour une consultation, ce qui dut bien déplaire aux médecins, puisque le nom de cette dame devint tout de suite un terme de mépris, c'est-à-dire de jalousie, et qu'il est resté dans la langue pour désigner une personne qui se permet d'avoir du mérite et d'être préférée aux hommes, donc jalousée et méprisée.
A cette même époque (vers 1364) vivait une savante d'un grand renom, Christine de Pisan, dont le père, Thomas de Pisan, était médecin de Charles V.
Les femmes occupaient encore une grande place dans la science, et la prohibition qu'on leur faisait d'exercer leur art était un fait nouveau dans le monde, qui dut soulever bien des récriminations, que l'histoire ne nous a pas transmises.
Dans tous les États d'Europe, nous voyons les mêmes faits se produire.
En Pologne, nous trouvons des documents qui signalent en 1278 une medica appelée Johanna à Posen. En 1371, on en rencontre une autre à Cracovie, sans compter toutes celles qui ne laissent pas de traces dans les documents historiques.
Dans les actes de la ville de Cracovie, on lit ceci : « En 1371, l'échauson de Catherine la médecienne (pincerna Catherinae medicae) fut chassée de la ville pour coups et blessures. »
Le docteur Swiczawski, dans son travail sur les médecins en Pologne au temps de Casimir le Grand, dit, à propos de ce nom : « si ce n'est pas une erreur du copiste, supposant qu'on a mis medicae au lieu de Medicae avec une majuscule, ce qui serait un nom propre ». Il faut vraiment avoir un esprit bien étroit pour refuser ainsi de croire au rôle joué par la femme dans l'histoire, alors que partout à la fois les mêmes faits sont constatés.
La sœur du roi Casimir le Grand, Elisabeth, femme de Charles 1er, roi de Hongrie, étudia aussi la médecine, sans l'exercer cependant, à cause sans doute de sa haute situation. Cela prouve que c'était un art réservé aux femmes du grand monde. C'est elle qui est l'auteur d'un élixir contre les rhumatismes, appelé « eau de la reine de Hongrie », que les charlatans officiels imitèrent si grossièrement.
« Un jour, raconte la tradition, comme elle souffrait cruellement d'un rhumatisme aigu que personne ne pouvait guérir, elle fit infuser du romarin dans de l'esprit de vin rectifié et s'en frotta les membres plusieurs fois, à la suite de quoi elle guérit radicalement et, quoique déjà septuagénaire, vécut encore dix ans. »
C'eût été cependant bien nécessaire alors d'avoir de bons médecins, car la mortalité faisait de terribles ravages.
En 1348, il y eut « une grande mort », une peste noire importée d'Orient. Philippe VI demanda à la Faculté une consultation sur les moyens de combattre le fléau. La Faculté répondit que le fléau remontait à 1348, parce que cette année-là, le 20 mars, il y avait une conjonction des trois planètes supérieures dans le signe du Verseau. Et, au dire d'Aristote (un autre grand docteur), la conjonction de Saturne et de Jupiter suffit déjà pour produire la dépopulation des États.
Du reste, Albert le Grand pensait de même.
Ces arguments ne convainquirent pas le peuple, dont la conscience troublée voulait voir, dans tous ces malheurs, une vengeance divine.
Pendant ce temps-là, les malades mouraient, et les femmes étaient exclues des Facultés où on discutait de tout cela sérieusement.
On empoisonnait les fontaines, disait-on, puis on accusait les Juifs de ce méfait et on les massacrait.
La Faculté se perdait en minuties ; préoccupée de persécuter les femmes, elle oubliait tout le reste, et sa haine (ou sa crainte) de l'autre sexe était si forte qu'en 1393 on refusa d'admettre à l'examen de licence le bachelier Jean Despois parce qu'il était marié. Devenu veuf, il put continuer ses études, et fut même doyen de la Faculté en 1410 et 1411.
L'extraordinaire violation des lois de la Nature que le Catholicisme avait engendrée, eut comme conséquence l'apparition de maladies nouvelles que l'antiquité n'avait pas connues.
Une des plus bizarres est cette affection qu'on appelle la danse de Saint-Guy.
La danse de Saint-Guy se manifesta pour la première fois en 1374, peu après l'année de la grande mort.
On voyait se répandre dans les rues des hommes et des femmes, courant effarés, sans direction, sans but ; à un moment donné, ils se réunissaient, formaient des cercles, ou se tenaient par la main et dansaient, sautaient, se contorsionnaient de façon hideuse, jusqu'à ce qu'ils tombassent épuisés, haletants, l'écume à la bouche. Ils se plaignaient de vives angoisses et suppliaient qu'on leur serrât fortement le ventre avec des linges et qu'on leur donnât, sur l'abdomen, des coups de poing. Tant que durait l'attaque, ils ne voyaient rien, n'entendaient rien de ce qui se passait autour d'eux. La plupart étaient en proie à des hallucinations extatiques. Les uns voyaient des démons, d'autres le ciel ouvert ; il y en avait qui se croyaient noyés dans des mares de sang, d'où ils cherchaient à sortir en faisant des bonds de carpe. La couleur rouge, une musique bruyante, un visage triste, avaient la propriété de les exaspérer. Dans la province de Liège, on en rencontrait des bandes de plusieurs mille courant les villes et les villages. Ils envahissaient les églises et y exécutaient les danses les plus bizarres ; ils déclamaient contre les prêtres et les nobles, dont Satan ne devait pas tarder à briser la puissance. On les tint pour possédés et on les exorcisa. La maladie était contagieuse ; beaucoup de ceux que la curiosité attirait autour des danseurs, cédant à une attraction irrésistible, s'élançaient tout à coup au milieu d'eux, et se joignaient à la ronde.
C'était la première forme de l'hystérie de la femme, due à l'abstinence sexuelle et communiquée à l'homme par suggestion.
L'épidémie prit naissance sur les bords du Rhin et, de là, gagna tous les pays avoisinants.



LE CULTE DE MARIE AU MOYEN-AGE
Les siècles qui avaient brillé du Christianisme de Johanna avaient remis en lumière la grande Myriam, et le culte de cette personnalité, entourée du prestige des choses lointaines, s'était répandu dans tout l'Orient.
Il avait une place prépondérante dans les Mystères et devait, par cette voie, arriver jusqu'aux temps modernes.
Les Catholiques comprirent que, pour faire accepter leur doctrine, il était indispensable d'offrir au peuple la continuation de cette légende mariale, dont on connaissait si peu l'histoire réelle qu'il était facile d'y intercaler la nouvelle légende de la Mère de Jésus devenu un Dieu sauveur. On pensa même que la Mère ferait accepter le fils, et on ne se trompait pas ; le culte de Marie se propagea facilement, et c'est elle qui, pendant tout le Moyen-Age, eut dans la religion nouvelle la place prépondérante.
En 608, le pape Boniface IV consacra le Panthéon de Rome à Marie. C'était rétablir le culte de la Femme. On lui rendait son nom antique « Notre-Dame », si peu en harmonie avec la pauvre femme de Judée de la légende évangélique, si peu Dame.
Sans cette réintégration de la Femme dans la religion, le culte catholique eût certainement sombré. C'était une imitation lointaine du Paganisme, en laid, car la Sainte Vierge, dont le principal mérite est de ne pas être une femme comme les autres, est présentée sous un aspect qui l'enlaidit ; enveloppée de voiles, elle cache la radieuse beauté de la Femme. Son expression de douleur, sa maternité, qui prime tout, sont des conditions qui vont créer un art spécial, dont le Moyen Age va remplir les églises, la reproduction du laid, les contorsions de la souffrance comme idéal.
C'est que le mensonge ne peut pas créer la beauté, qui restera toujours le privilège du vrai.
« Il ne faut pas croire, dit Burnouf, que le paganisme ait été promptement remplacé par la religion du Christ. Celle-ci était déjà montée sur le trône impérial depuis plus de deux cents ans, que l'on sacrifiait encore aux dieux dans plusieurs temples de la Grèce ; nous-même avons constaté, dans ce pays, que beaucoup de saints ou de personnages chrétiens n'ont succédé aux dieux d'autrefois que parce qu'ils portaient des noms pareils aux leurs, ou pouvaient être l'objet de cultes analogues. Saint Hélie a succédé à Hélios, le Soleil ; saint Démétrius à Dèmèter ou Cérès ; la Sainte Vierge à la Vierge Minerve, qui fut l'Aurore, et ainsi d'autres. Des traces nombreuses de l'ancien culte existent encore au sein du Christianisme, qui n'a jamais pu les effacer entièrement. Tous les faits recueillis dans ces dernières années, soit en Allemagne, soit en France ou ailleurs, prouvent que les religions ne font pas table rase quand elles se succèdent l'une à l'autre, mais qu'elles se pénètrent en quelque sorte à la façon d'un insecte qui se métamorphose, la forme nouvelle se substituant par degrés à l'ancienne et ne s'en débarrassant tout à fait qu'avec le temps.
« Ces lois générales, que tous les hommes de science admettent aujourd'hui, ont pour l'étude cette conséquence que plus une religion est moderne et universelle, plus sont nombreux les éléments qu'elle a réunis et qu'elle renferme dans son sein ; en d'autres termes, plus sont diverses ses origines. Un ignorant ou un esprit timoré peut seul s'imaginer que le Christianisme a tiré exclusivement son origine des Livres juifs ; car non seulement la doctrine chrétienne n'est pas tout entière dans la Bible, comme le pensent volontiers certains Israélites, mais encore, dans sa marche, elle a beaucoup emprunté aux idées grecques et latines, et plus tard à celles qui avaient cours au Moyen Age dans la société féodale. Si du dogme on passe au rite, on voit que la majeure partie de ses éléments ont une source orientale et une signification symbolique par laquelle il se rapproche des cultes indiens. » (Science des Religions, p. 75.)
L'Église n'a accepté et glorifié Marie qu'à l'époque où elle n'a plus craint de voir renaître le culte des anciennes Déesses.
Dans les Évangiles catholiques, on a supprimé tout ce qui glorifiait la femme. Et cependant, à l'époque où on les faisait, Marie (la grande Myriam) était célébrée en maints endroits ; elle avait des temples dans les villes et des chapelles dans les campagnes, mais les Catholiques n'en parlent pas.
Lorsque, après la conversion de Constantin, on chercha à introduire la religion nouvelle en Gaule, on comprit qu'il faudrait des siècles pour détruire le culte de la Nature, qui y régnait, et la glorification de Marie, l'antique Déesse égyptienne. L'Église aima mieux faire des concessions ; elle rendit un culte à Marie à cause de sa rivalité avec les Johannites, bien plus puissants qu'elle, à cette époque, malgré les persécutions. Ce fut une surenchère : l'Eglise s'appropria la Sainte et l'exalta avec exagération, tout en l'incorporant dans sa légende, pendant que les Fraternités qui, dans les Loges de saint Jean, lisaient son nom à l'envers et en faisaient Hiram, la cachaient de plus en plus ; et c'est par cette ruse que les Catholiques ont dominé le monde et que les Johannites ont disparu.
L'Église a multiplié les temples, les fêtes, les pèlerinages et les prières, pendant que les défenseurs de la Vérité se cachaient et se taisaient.
L'abbé Orsini nous fait remarquer « ce soin héréditaire et incessant des souverains pontifes, d'animer en mille manières la dévotion publique envers Marie ; cet empressement de toutes les nations à se mettre sous son patronage ; cette ardeur des anciens Pères, des saints de tous les siècles, des peuples entiers, à défendre ses prérogatives contre ceux qui les attaquaient. ». C'est que, en effet, c'est toujours quand l'homme a tort qu'il met le plus d'acharnement à répandre les doctrines par lesquelles il se justifie.
Le culte de Marie fut une justification.
Toutes les religions de l'antiquité ont adoré la Femme. Le Catholicisme l'avait d'abord supprimée pour lui substituer un homme. Mais, comme l'homme n'adore pas un autre homme, il en est résulté que le Catholicisme n'a été qu'une religion pour les femmes faibles, qui ont adoré le Principe mâle dans Jésus. Quant aux hommes qui ont voulu retrouver une satisfaction à donner à leurs aspirations religieuses, ils ont introduit dans leur religion le culte de la Vierge Marie, pour perpétuer l'antique culte de la Femme.
Le culte de Marie se répandit plus vite que celui de Jésus, parce que Marie représentait une Déesse antique et avait un passé glorieux depuis Myriam, tandis que la légende de Jésus, avec toutes ses invraisemblances, ne pouvait être écoutée que comme une histoire sans valeur.
Puis, dans la Gaule, déjà, on attendait la Vierge qui devait enfanter ; on était donc préparé à la recevoir, mais on n'attendait pas un homme, d'autant plus qu'on voyait déjà, dans ce culte renversé des Catholiques, qui adoraient l'homme et n'adoraient pas la Femme, la cause des mauvaises mœurs qui régnaient partout et allaient prospérer.
C'est ce renversement des facultés psychiques des sexes qu'on appelait le Satanisme.
Donnant à l'homme la Divinité de la Femme, il y avait une apparence de logique à lui donner aussi le culte rendu à la Déesse, mais cette substitution fut grotesque et fit naître, pendant tout le Moyen Age, la querelle résumée dans l'histoire du Satanisme.
L'Église, qui n'a jamais été qu'une société politique, n'a pas su appliquer aux besoins moraux de l'humanité les vérités profondes des lois de la Nature. Ses prêtres sont impuissants à comprendre l'antique science et le secret des Mystères.


QUINZIÈME SIÈCLE
LA MORALE CHRÉTIENNE
La morale chrétienne était devenue un absurde enchevêtrement de folies. Elle était surnaturelle comme le dogme. Ainsi, nous voyons une bulle du pape Innocent III, du 9 décembre 1484, dans laquelle il est dit : « Il est parvenu à notre connaissance qu'un certain nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe, s'écartant de la foi catholique, se livrent aux démons incubes et succubes. » Accuser les gens de se livrer au démon, alors que le démon a été mis hors du monde, c'est un acte de folie. Pourquoi ne pas reconnaître franchement alors que le démon est terrestre et humain ?
La morale chrétienne était au xvème siècle celle que Machiavel (1469-1527) a résumée dans son livre « Le Prince ». Dans ce manuel, il maudit la politique immorale de son temps, et, dans son discours sur Tite-Live, il dit que si les Italiens de son temps étaient excessivement méchants, on le devait imputer à la religion et aux prêtres (1).
En effet, quand le pouvoir est immoral, toute la société est immorale. On considérait la cour pontificale comme un « mauvais lieu », le Saint-Siège ayant été pendant plus de 10 siècles le centre de tous les vices et de tous les crimes. Rome, « patria diabolorum », disaient les premiers qui s'appelèrent protestants.
Gustave Roskoff dit : « Une grossière sensualité était la base de la société de cette époque, et les jouissances matérielles étaient tout aussi générales parmi les laïques que parmi les clercs. On doit supposer, néanmoins, que l'exemple du clergé ne contribua pas peu à exagérer les jouissances chez les premiers. »
Tout le moyen âge fut caractérisé par un excès de plaisirs grossiers allant jusqu'à la satiété, jusqu'au dégoût, ce qui donnait des réactions extrêmes dans un autre sens, dans l'ascétisme.
Le dérèglement moral de cette époque amena l'état mental qui en est la conséquence, la folie masculine avec son caractère habituel : « la réflexion sexuelle », cette manifestation psychique de l'interversion de l'esprit de l'homme qui lui fait attribuer à la Femme ce qu'il fait lui-même.
Et, pendant cette longue période, plus de 10 siècles, on vit l'humanité vivre sans aucune discipline sociâle, sans aucune « loi morale » telle que l'antiquité l'avait instituée et l'avait fait régner si fortement, que même aux époques de décadence elle maintenait les masses. C'était une discipline qui avait une base rationnelle, des principes solides, et qui était imposée par toutes les femmes. Les écarts, dans ces conditions, étaient exceptionnels, individuels, c'étaient des cas isolés, des monstruosités contre lesquels l'opinion s'élevait. Dans le régime chrétien, tout changea, l'exception, la révolte isolée devint la règle, les monstruosités s'appuyèrent sur le « droit » ; non seulement elles furent tolérées, mais elles furent sanctionnées par le pouvoir dit légitime. N'avons-nous pas vu l'Église vendre le droit d'assassiner une femme ? L'absolution coûte 6 sous.
Tout fut renversé, rétourné, dans ce carnaval moral qui impose le mal, condamne le bien.
Tel fut le résultat de la liberté sexuelle donnée à l'homme. Ce résultat, cette folie suit aussi nécessairement la luxure masculine que la mort suit nécessairement la destruction de certains organes.
Pendant que ces excès de folie discréditaient le pouvoir ecclésiastique, les gens sensés commençaient à s'émanciper, les esprits à se relever, un commencement de rénovation se produisait. Ce mouvement fut favorisé par les événements. La prise de Constantinople transporta en Occident les arts, la littérature, la philosophie qui sortaient de la Grèce ancienne. Cela changea les idées, épura le goût, fit naître un art rénové, retrouvant la beauté pure, la forme classique qui va remplacer l'art naïf ou grotesque des Chrétiens du Moyen Age.
L'Occident se trouva, par cet événement, mis en possession de l'héritage scientifique ; les anciens ouvrages, expliqués dans les chaires dues à la munificence des Médicis, frappèrent les Italiens et leur donnèrent de l'émulation, cela réveilla l'esprit humain engourdi. Ce fut une résurrection, la pensée ensevelie jaillit en un violent effort et produisit la Renaissance, en attendant la Réforme.
L'Église alors, inquiète, redoubla de violence et fit tous ses efforts pour étouffer ce germe d'émancipation de l'Esprit dans lequel elle voyait un suprême danger.
(1) La monarchie absolue de l'homme, c'est le despotisme, le triomphe de l'instinct cruel du mâle personnifié en un seul. Machiavel conseille au Prince despote la cruauté. Dans une République, l'instinct est personnifié par les masses et les intérêts divers s'équilibrent. Cependant, les inférieurs, étant plus nombreux que les supérieurs, doivent être sacrifiés dans tout gouvernement qui n'est pas basé sur la Justice. Tarquin, en promenant sa canne sur les blés, disait qu'il fallait ainsi faucher les têtes qui s'élevaient au-dessus des masses.


L'INQUISITION EN ESPAGNE
C'est pendant ce XVème siècle que l'influence de l'Église amena l'expulsion des Maures, qui avaient jeté sur l'Espagne un si vif éclat.
Une fois débarrassé de ces ennemis gênants, le gouvernement entreprit de rendre l'autorité royale absolue, et l'Inquisition lui parut un moyen éminemment propre à détruire toutes les résistances. Le Saint-Office continua donc de connaître des matières religieuses, mais il servit aussi à abattre, sous prétexte de religion, l'aristocratie féodale, et les défenseurs des libertés municipales. C'est à cette circonstance, ainsi qu'au caractère propre d'une nation qui pousse tout à l'extrême, que l'Inquisition espagnole a dû sa détestable renommée.
La Nouvelle Inquisition, comme les historiens nationaux appellent le Saint-Office ainsi modifié, fut d'abord établie à Séville, en 1477, par le cardinal Mendoza, archevêque de cette ville. Elle fut ensuite peu à peu étendue à toutes les provinces de la monarchie, malgré l'opposition, plus d'une fois sanglante, des comtes, de la noblesse et de la population. Elle s'intitula la General Inquisition Suprema, et par abréviation « la Suprema ». A sa tête se trouvait un inquisiteur général nommé par le roi. Le grand inquisiteur appartenait toujours à l'ordre des Dominicains. Le premier grand inquisiteur général, Thomas de Torquemada, fit un tel abus de ses immenses pouvoirs qu'il est impossible de calculer exactement le nombre de ses victimes. Quelques historiens affirment qu'il fit brûler ou condamner à des peines infamantes plus de deux cent mille personnes. On évalue à cent quatorze mille quatre cents le nombre des familles plongées dans l'opprobre et la désolation pendant les 18 années que dura le ministère inquisitorial de Torquemada.
Son successeur, le cardinal Diego Deza, dont le règne fut plus court, n'eut le temps d'en faire brûler que 2.592. Il en condamna 829 à être brûlées en effigie et 32.952 à l'emprisonnement et aux galères avec confiscation de leurs biens.
Le cardinal Cisneros (Ximénès) fit brûler plus de 800.000 volumes en Espagne, pendant les guerres contre les Maures. Les savants étaient exposés à la mort, à la prison ou à l'exil.


ÉVOLUTION DU DOGME DE L'IMMACULÉE CONCEPTION
Au XIVème siècle, Franciscains et Dominicains se combattirent violemment dans les livres et du haut de la chaire au sujet de l'Immaculée Conception. L'Université de Paris, sans imposer la doctrine scotiste, lui était plutôt favorable qu'hostile. Le culte de Marie grandissant toujours la favorisait dans les rangs populaires. Jean Gerson lui-même (1363-1429) se déclara en sa faveur et la proclama une vérité. Le Concile de Bâle en fit un dogme (17 sept. 1439), mais à ce moment ce Concile était déjà tenu à Rome pour schismatique, et son décret ne fut pas revêtu de la sanction pontificale. A Avignon, en 1457, on confirma ce qui s'était fait à Bâle et l'on défendit sous peine d'excommunication de prêcher le contraire. Sixte IV, Franciscain lui-même, favorisa la messe en l'honneur de la Conception (1476), mais tel était encore le partage des esprits en 1483 qu'il menaça d'excommunier les deux partis s'ils continuaient à dénoncer l'une ou l'autre opinion comme hérétique. Cela n'empêcha pas la Sorbonne en 1496, et bientôt après la Faculté de Cologne, d'imposer comme condition d'entrée à leurs membres la profession du dogme contesté. Les Dominicains exaspérés ne craignirent pas de recourir à une fraude pieuse et firent apparaître Marie à un pauvre tailleur, Jetsen de Zurzach, qui reçut d'elle la déclaration que, malgré tout ce qu'on en disait, elle avait pourtant été conçue dans le péché.
Au Concile de Trente, les Franciscains, appuyés par les Jésuites Lainez et Salmeron, insistèrent pour que Marie fut momentanément exceptée du décret qui stipulait l'universalité du péché originel. Mais les Dominicains résistèrent énergiquement. Les légats étaient dans le plus grand embarras. On en vint enfin à déclarer que le Concile n'entendait pas comprendre Marie elle-même dans le décret sur le péché originel, mais qu'on devait s'en tenir à l'idée de la bulle de neutralité promulguée par Sixte IV en 1485. L'opinion dominicaine, contraire à l'Immaculée Conception, conservait ainsi droit de cité dans l'Église.


LA MÉDECINE AU XVÈME SIÈCLE
Nous sommes bien obligés de mêler l'histoire de la médecine à l'histoire de l'Église, puisque les prêtres se mêlaient de tout, et il est curieux de voir la science des hommes condamnée par les hommes.
En 1404, au synode de Langres, on proscrit « les remèdes et cures magiques » comme contraires à la foi chrétienne. En 1406, à Toulouse, treize personnes convaincues de pratiques de ce genre furent condamnées à des amendes en argent, au jeûne et à d'autres « bonnes œuvres ».
Mais cette douceur dans les peines ne dura pas, elle ne venait que de ce que la cour employait la magie ; quand elle y renonça, la sévérité devint terrible contre les médecins-mages.
Cependant, la médecine de la Faculté donnait de tristes résultats. Voici le tableau des épidémies du siècle :
En 1415. Peste en Espagne qui dure 15 ans.
En 1423. Peste à Bologne.
En 1428. Peste à Rome.
En 1436. Peste en Portugal, où elle emporte le roi Edouard.
De 1456 à 1500. Dix épidémies en Europe, surtout en Italie.


L'ENSEIGNEMENT MÉDICAL
De 1452 à 1457, la moyenne des étudiants inscrits à la Faculté de Médecine fut de 16 par an, et l'on recevait environ 5 bacheliers chaque année.
La licence, qui donnait le droit d'exercer la médecine, n'était conférée que tous les deux ans, l'année dite du Jubilé. On commença à conférer la licence de 1461 à 1499. Le nombre des licenciés était en moyenne de 5 par Jubilé. Cela faisait deux médecins et demi par an. C'était peu pour une ville comme Paris.
Ils étaient « Maîtres en Médecine ». On n'employait pas encore le mot docteur, qui n'apparut qu'au XVème siècle. Une quinzaine de volumes composaient la bibliothèque de l'École.
Charles de Mauregard, doyen de la Faculté en 1443, fut déchu de tous ses droits et privilèges parce qu'il s'était marié. Son cas était d'autant plus grave qu'il avait épousé une veuve, ce qui, aux yeux de l'Église, constituait une sorte de bigamie pour la femme.
En 1448, Rome autorisa le mariage des professeurs de Faculté, mais non celui des élèves.
Avant de les admettre à la licence, on leur faisait jurer qu'ils étaient célibataires (Chomel, Essai historique sur la Médecine, en France).


LA SANTÉ DES ROIS
Charles VII avait dix médecins, sans compter les astrologues. On croit qu'il mourut empoisonné par son fils Louis XI. D'autres disent qu'il fut emporté par un cancer à la joue. Un de ses médecins, Adam Fumet, fut arrêté et enfermé à la tour du Louvre.
Louis XI le protégea ; à la mort du roi, il le fit sortir et le prit pour son premier médecin. Plus tard, il en fit son garde des sceaux ; tout cela fait croire qu'en effet il avait empoisonné Charles VII.
Louis XI avait aussi pour médecin Jacques Coictier, qui lui inspirait une peur terrible en même temps qu'une crédulité enfantine. Il est vrai que ce médecin le rudoyait de la belle façon : « luy étoit si très rude que l'on ne diroit point à un valet les outrageuses et rudes paroles qu'il lui disoit, et si le craignoit tant ledit Seigneur qu'il ne l'eust osé remuer d'avec luy et si s'en plaignoit à ceux à qui il en parloit. »
Suivant Commynes, ami intime de Coictier, ce dernier avait su persuader au roi que leurs deux existences étaient liées et qu'il ne survivrait pas huit jours à son médecin.
Louis XI fut le roi le plus lâche et le plus peureux qu'il y eût. Il combla de présents les églises, ne cessa d'implorer la Vierge Marie qu'il appelait sa bonne Maîtresse et dont il portait l'image à son bonnet ; il ordonna des prières publiques pour demander à Dieu sa guérison, après une attaque d'épilepsie ou d'apoplexie. Il acheta partout des reliques ; le pape lui en envoya tant qu'on s'en inquiéta à Rome, on trouvait qu'il allait vider les reliquaires. Ce roi dévot et criminel avait un juron familier : « Par la Pâque-Dieu ». Il consultait tous les charlatans de l'époque et alla jusqu'à boire du sang humain « de quelques enfants », dit Gaguin. La sainte ampoule fut le dernier remède qu'il demanda. Le pape autorisa sa translation au Plessis, où elle fut apportée en même temps que la verge de Moïse et celle d'Aaron, conservées à la chapelle du Palais.
Tout cela ne guérit pas le roi, qui mourut à 60 ans, en 1483.
Charles VIII mourut à 28 ans, en 1498. Il avait une vingtaine de médecins, entre autres François Miron, Jean Lenglet, chanoine de Saint-Quentin, Richard Hélain, qui fut doyen de la Faculté. Et cependant « leur royal client mourut, dit Brantôme, pour avoir trop aimé les dames et s'y être trop adonné en sa débile complexion et faible habitude ».
Charles le Téméraire avait six médecins. « Le duc, écrit Olivier de la Marche, a 6 docteurs, et servent iceux à visiter la personne et l'estat de la santé du prince. Et quand le duc est à table, deux médecins sont derrière le banc, et voyant de quoy et de quels mets et viandes l'on sert le prince et luy conseillent à leur avis lesquelles viandes luy sont le plus profitables » (L'estat du duc Charles le Hardy, 1616, p. 660).
Pour un homme qu'on surnommait « le téméraire », c'était peu glorieux.


LES FEMMES MÉDECIENNES
Jetons un coup d'oeil sur l'Allemagne au Moyen Age.
Quand Rivoalin, un des héros de « Tristan », est blessé dans une bataille, Blanchefleur, qui l'aime, vient le voir vêtu en « Arzâtinne » (médecienne).
Dans les « Urkunden zur heiligen Archäologie » de Bauer, il est parlé d'une medica habitant Mayence en 1288.
Dans la même ville vivait en 1407 une Demud medica (Beedbuch von Maria Greden, p. 28).
« A voir la façon dont on les traitait à Mayence et à Francfort, dit Kreigk, on comprend qu'il ne s'agissait pas là de sages-femmes s'occupant seulement des maladies des femmes et des enfants, mais de vraies femmes-médecins. »
Francfort est la ville classique des arzâtinnes (médeciennes) en Allemagne. Durant tout le XIVème et le XVème siècle, on y rencontre des doctoresses. De 1389 à 1417, les archives en mentionnent 15, dont trois oculistes.
Plusieurs sont juives. Quelques-unes obtiennent des magistrats de Francfort une diminution d'impôts. On leur demande en échange de devenir « citoyenne de Francfort ».
Si elles sont juives, on leur demande l'impôt juif.
Une seule fois on défend d'exercer à une medica.
En général, elles sont traitées avec grands honneurs.
Kreigk dresse ainsi la liste des femmes qui ont exercé la médecine à Francfort-sur-le-Mein :
1394. La fille du feu médecin Hans der Wolff, chirurgien de la ville (de 1381 à 1393). Elle avait reçu deux fois des honoraires pour la guérison de soldats blessés dans le service de la ville.
1397. Hebel, médecienne (Livre des Saints de 1397, p. 30).
1423 et 1427. Une medica et une oculiste anonymes.
1428. La juive Serlin, oculiste.
1431. Une oculiste juive à laquelle on défend les prêts sur intérêt.
1433. Une medica juive dont le nom est perdu.
1435. Une autre juive dans le même cas.
1436. Une oculiste juive qui doit quitter la ville (d'après Beedbuch, p. 17).
1439. Une medica juive.
1446. Une medica juive. Elle doit être dispensée de l'impôt Beheim.
1457. Une medica juive. On trouve cette note : « Ne pas permettre à la medica juive de rester sans payer l'impôt de nuit » (nachtgelt).
De 1492 à 1499. On trouve la trace d'une autre doctoresse juive étrangère, mais favorisée par les autorités, puisqu'on lui diminue l'impôt de nuit (somme payée par les Juifs d'une autre ville pour chaque jour passé à Francfort). En même temps, on rejeta la demande qu'elle présenta pour vivre hors de la rue des Juifs (Judengasse).
En 1494. On défend à une femme-médecin juive de traiter les malades, et quand elle demande la permission de soigner « les femmes honnêtes », on le lui défend aussi. (Dans les Beedbucher de 1495, pp. 6 et 9, on cite la « médecienne de la rue des Juifs ».)
On a compris que celles qu'on appelle les femmes honnêtes, ce sont les femmes catholiques. Ce sont celles-là qu'on éloigne des Israélites qui ont conservé les principes de la gynécocratie et les appliquent, puisque ce sont elles surtout, et presque exclusivement, qui s'émancipent et gardent le droit de manifester leur indépendance. Elles ne s'avilissent pas sous la loi de l'homme comme le font les Chrétiennes.
Weiner signale, au commencement du XVème siècle, une medica à Wurzbourg.
Le 2 mai 1419, l'évêque de Wurzbourg, Jean II, donna à la medica juive Sara la permission d'exercer dans l'évêché de Wurzbourg à la condition de payer un impôt annuel de 10 florins.
L'impôt que tous les Juifs allemands payaient à la Noël (appelé goldener opferpfennig) fut réduit pour elle à deux florins.
Vingt jours après, le nom de la medica se rencontre encore dans les Actes. Le chanoine de Wurzbourg Doni Reinhart von Masspach lui donne la permission d'entrer en possession des bien de Frédéric von Riedern achetés par elle.
Dans un autre ordre de faits, nous trouvons quelques femmes d'action. Marguerite d'Anjou (10 ans après Jeanne d'Arc) commence la guerre des Deux Roses, pendant laquelle elle replace par deux fois, sur la tête d'un roi incapable, la couronne qu'il ne sait pas défendre.
Dans le même siècle, nous voyons apparaître Jeanne Hachette qui, en 1472, défendit Beauvais assiégée par Charles le Téméraire.
La ville de Beauvais célèbre tous les ans une fête pour perpétuer la mémoire de cet événement. Ce jour-là, une salve d'artillerie est tirée par des jeunes filles pour commémorer la valeur de l'héroïne.


LA VIE DES FEMMES DANS LES COUVENTS
Les femmes, tout en admettant la religion des hommes, ont toujours obéi aux impulsions de leur nature, qu'elles considèrent, au fond, comme bien supérieures aux prescriptions humaines.
Les religieuses qui avaient succédé à Héloïse au Paraclet savaient organiser leur existence de manière à la rendre supportable.
Mais cela déplaisait aux prélats qui prétendaient les diriger. En 1499, sous l'abbesse Catherine de Courcelles, l'évêque Régnier se mêla de ce qui se passait parmi elles, et proscrivit certain divertissement qu'il jugeait dangereux. Son intervention fut, du reste, sans succès. Ce divertissement consistait à aller processionnellement jusqu'à la « Croix du Maître », c'est-à-dire l'endroit de la plaine où Abélard avait enseigné. Là on entonnait des chants en langue vulgaire, et, comme les religieuses étaient jeunes, cette petite fête commémorative se terminait par des danses.
Mais, quand les prêtres ne se servaient pas des religieuses pour leurs satisfactions personnelles, ils ne trouvaient jamais leur vie assez austère. C'est ainsi que, dans les couvents même, on vit les deux voies se produire, celle du relâchement des moeurs et celle de l'austérité extrême.
En 1509, ce même Régnier réforma le Paraclet, trouvant que la clôture des murs et des grilles laissait à désirer.
Les habitantes de ce monastère y avaient maintenu la tradition des hautes études instituées par Héloïse. Aussi les prêtres ignorants les représentaient-ils comme des précieuses (c'est le mot du temps). On se les représente volontiers quittant leurs livres pour s'ébattre, mais conservant un dictionnaire latin à leur chevet. C'est de ces couvents, où étaient élevées les jeunes filles de la plus haute société, que le genre précieux et raffiné se répandit dans le monde.
Quand les monastères de femmes étaient dirigés en dehors de l'influence des prêtres, ils gardaient les traditions des anciens collèges de Prêtresses ou de Druidesses.
Un ancien titre du diocèse fait mention de Notre-Dame-aux Nonnains, dont l'abbesse était considérée comme ayant perçu, dans le principe, les droits d'un collège de vestales élevé à l'endroit où siégeait le monastère au temps du paganisme.
Mais, quand les prêtres s'en mêlaient, les choses allaient autrement ; on abandonnait les hautes études et l'on s'occupait du « Doux Jésus », l'époux divin, et de ses saints ministres.
En général, les congrégations de femmes étaient placées près d'un monastère d'hommes et servaient d'hôtelleries aux prélats. Le personnel d'un cardinal du XVIème siècle ne se composait pas de moins de cent personnes, qu'il traînait à sa suite en voyage. Celui d'un évêque était de cinquante à soixante à peu près, et chaque maison religieuse soumise à leur juridiction était pour eux un véritable Parc aux Cerfs. Rien n'était plus ordinaire.
Au XIVème siècle, sous le règne de la douzième abbesse, Hélisandre des Barres, Henry de Poitiers, évêque batailleur, réussit à séduire Jeanne de Chevry, religieuse, et en a trois filles et un garçon, Henry, bâtard de Poitiers. Ses enfants sont légitimés sous l'approbation du sceau royal, en 1370.
En 1628, Mgr René de Breslay, profitant de l'enlèvement d'une grille à réparer, s'introduit dans le couvent à huit heures du matin, et trouve moyen de n'en ressortir qu'à dix heures du soir, après avoir entretenu chaque religieuse seule à seule dans sa cellule, sous le prétexte de s'informer par lui-même des bruits calomnieux répandus sur leur compte.
Jeanne de Chevry et son aventure nous rappellent une autre religieuse, de Montmartre, Marie de Beauvilliers, qui avait eu un tendre commerce avec le Béarnais, pendant le blocus de Paris, en 1590. Longtemps, elle voyagea avec Henri de ville en ville, sans quitter pour cela le costume monastique. Lorsque son caprice fut passé, le roi de Navarre la reconduisit à son couvent dont il la fit nommer abbesse. Cela ne l'empêcha point de continuer à la voir, ainsi que le raconte le journal de l'Estoile. « Le roi, dit-on, se trouva si bien avec l'abbesse, qu'autant de fois qu'il parloit de ce couvent, il l'appeloit son monastère et disoit qu'il y avoit esté religieux. »


COPERNIC (1473-1543)
Copernic, savant polonais né à Thorn, avait été frappé de l'opinion émise par les Pythagoriciennes sur le mouvement que la terre devait accomplir autour du soleil, au lieu d'être, selon la croyance commune, l'immobile centre du monde. Il voulut vérifier cette assertion par des calculs ; la vérité lui en fut démontrée, et il édifia un système qui prit son nom.
Copernic avait montré, dans son ouvrage sur les révolutions, le mouvement de la terre et le vrai système du monde, mais il avait gardé entre ses mains le livre dangereux, et il était sur son lit de mort quand on le lui apporta imprimé.


LA SCIENCE DES HOMMES
L'ancienne religion théogonique avait eu pour base les lois de la Nature. Depuis, les religions, tout en les rejetant, en conservaient cependant le symbolisme mal compris et tellement dénaturé qu'il était devenu tout à fait impossible d'en retrouver la signification première.
C'est ainsi que les deux moitiés du corps, qui avaient été symbolisées de mille manières pour représenter l'Esprit en haut, la matière en bas (dans la femme), le Ciel en haut, l'enfer en bas, le blanc en haut, le noir en bas, viennent se résumer dans des théories cosmologiques partageant l'univers en deux parties : le haut et le bas ; le Ciel et la Terre.
Pour les anciens prêtres hermétiques, la Terre formait la base inébranlable de l'Univers, base non pas sphérique et isolée, mais plane, infinie en profondeur et immobile.
A une certaine profondeur on plaçait l'enfer, éternel séjour des réprouvés et des démons ; au-dessus, la sphère des éléments, où le feu succédait à l'air ; puis les sphères de Mercure, de Vénus, du Soleil, de Mars, de Jupiter et enfin de Saturne, septième et dernière planète, qui jouissait d'une assez mauvaise réputation. Plus haut, on avait installé le firmament solide, où étaient attachées les étoiles fixes, puis le merveilleux neuvième ciel, puis le premier mobile ou cristallin, et enfin l'Empyrée, séjour des bienheureux.
Cet ingénieux système est enseigné explicitement dans la Somme Théologique de saint Thomas et a servi de base aux décisions de plusieurs Conciles. Aux yeux des plus fameux docteurs, le Soleil n'était qu'un flambeau placé dans quelque coin de l'espace, pour éclairer notre petit monde, en se promenant tout autour. On comprenait dès lors facilement que Josué l'eût arrêté quelques heures pour achever le massacre des Gabaonites. La Terre était censée reposer sur quelque fondement fixe, et ne pouvait être habitée qu'à la surface supérieure. L'hémisphère inférieur était inconnu, et, si quelque esprit téméraire s'avisait de soupçonner les antipodes, on lui demandait, en haussant les épaules, comment des hommes pourraient vivre la tête en bas.
Un planisphère, renfermé dans un poème géographique manuscrit, exécuté vers la fin du XVème siècle, représente la Terre au centre de l'Univers, entourée d'un système de cercles portant l'inscription suivante :
« Ciel immobile, selon la théologie sacrée et véritable, où est la demeure des bienheureux, à laquelle plaise à Dieu que nous parvenions dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il ! Où resplendit une piété pleine de douceur... et qui est nommé aussi Ciel empyrée... C'est le tabernacle où est le trône de la Divinité, au-dessus de tout ce qui existe. Aucun être créé ne peut entrer ni voir dans ce tabernacle. La Sainte Trinité seule y habite dans une lumière inaccessible. Au-dessous sont les demeures des Anges : d'abord les Séraphins, Chérubins et Trônes, perpétuellement occupés à glorifier Dieu ; ensuite les Dominations, les Vertus et les Puissances, qui forment les hiérarchies moyennes ; puis les Principautés, les Archanges et les Anges, qui forment les dernières hiérarchies ; les six ordres ont des places et des degrés de gloire différents, de même que les hommes, tous d'une même nature, sont de divers rangs, que l'un est roi, tandis que l'autre est prince, chef de ville, et ainsi de suite. Les cieux fixes et sans mouvement sont leur demeure. Ensuite est une ceinture aqueuse qui est toujours en mouvement et qui est nommée premier mobile. Après cela, on rencontre les cieux du firmament, où une grande quantité d'astres se meuvent circulairement. Ensuite est la zone des sept planètes, placées l'une au-dessous de l'autre ; puis les quatre éléments qui s'enveloppent les uns les autres sphériquement : la sphère du Feu, ensuite l'Air, puis l'Eau, et enfin la Terre, qui est le dernier des quatre et qui est au milieu de tous les autres. »
Les cartographes du Moyen Age, par une incroyable ignorance, mettaient les villes de la terre à peu près n'importe où. Cela leur est égal ! Ils agissaient de même pour les constellations des planisphères célestes.
On lit, par exemple, dans le planétaire de Lambertus Canonicus (XIIème siècle), dans les cercles de Jupiter et Saturne : Séraphins, Dominations, Puissances, Archanges, Vertus, Principautés, Trônes, Chérubins ! indications empruntées aux théories sacrées. On n'a jamais vu un pareil mélange. Les anges habitent avec les héros de la mythologie, les vierges immortelles s'accordent avec Vénus et Andromède, et les saints avec la Grande Ourse, l'Hydre et le Scorpion !!...
Mais Cosmas Indicopleustès a poussé l'audace plus loin encore en faisant le monde carré. Dans son manuscrit, sur les quatre côtés extérieurs de la terre, on voit s'élever des murs perpendiculaires, qui la ceignent et vont ensuite se rejoindre en voûte ; le ciel forme la coupole de cet édifice.
C'est un grand coffre oblong divisé en deux parties. La première, séjour des hommes, s'étend depuis la terre jusqu'au firmament, au-dessus duquel les astres font leurs révolutions ; là séjournent les anges, qui ne s'élèvent jamais plus haut. La seconde s'étend depuis le firmament jusqu'à la voûte supérieure qui couronne et termine le monde. Sur le firmament reposent les eaux du ciel ; au delà de ces eaux se trouve le royaume des cieux, « où Jésus-Christ a été admis le premier, frayant la route de vie à tous les Chrétiens ».
Plus tard, Dante a résumé les croyances du Moyen Age dans son « Enfer », fantastique apparition d'un surnaturel ténébreux et lugubre.
Dans sa théologie, les purs esprits composent les neuf choeurs de la hiérarchie céleste. Comme autant de cercles concentriques, ils sont rangés autour de Dieu immobile, dans un ordre que détermine leur perfection relative ; les Séraphins d'abord, puis les Chérubins et les autres jusqu'aux simples anges. Ceux du premier cercle reçoivent directement la lumière et la vertu, qu'ils communiquent à ceux du second, et ainsi de cercle en cercle, comme des miroirs se renvoient l'un à l'autre les rayons affaiblis d'un point lumineux. Les neuf choeurs, emportés par l'Amour, tournent sans cesse autour de leur centre en des cercles de plus en plus larges, à mesure qu'ils s'en éloignent davantage, et c'est par eux que le mouvement et l'influx divin sont transmis à la création matérielle.
Puis vient le ciel des étoiles fixes, puis, en continuant de descendre, les cieux de Saturne, de Jupiter, de Mars, du Soleil, de Vénus, de Mercure, de la Lune, et enfin, au point le plus bas, la Terre, dont le noyau compact et solide est entouré des sphères de l'eau, de l'air et du feu.
Comme les choeurs angéliques tournent autour du Créateur, les neuf cercles matériels tournent autour de la Terre, dont voici la géographie intérieure.
Au-dedans de la Terre s'ouvre un vaste cône dont les affreuses spirales, demeures des réprouvés, viennent aboutir au centre où la divine Justice retient, enfoncé jusqu'à la poitrine dans la glace, le chef des anges rebelles, l'empereur du royaume douloureux. Tel est l'enfer que Dante décrit suivant une donnée généralement admise au Moyen Age.
La forme de cet enfer ressemble assez à celle d'un entonnoir ou d'un cône renversé. Tous les cercles en sont concentriques et vont toujours en diminuant ; ils sont au nombre de neuf principaux. Virgile aussi admet neuf divisions : trois fois trois, nombre sacré par excellence. On en a donné, non seulement la géographie, mais encore l'étendue. Ce n'était pas difficile, du moment où l'on supposait l'enfer contenu dans l'intérieur de la terre. Il ne pouvait excéder trois mille lieues de large au maximum. Dexelius a calculé que le nombre des damnés sera de cent millions ; ce ne serait pas énorme ; Cyrano de Bergerac assurait de son côté que c'étaient ces damnés qui faisaient tourner la terre en s'accrochant à leur plafond comme des écureuils qui veulent s'échapper.
Les papes avaient près d'eux leurs astrologues, comme les Césars, pour les mettre au courant de la science du temps.
De l'astronomie, passons à la biologie.
Van Helmont, médecin-chimiste, expérimentateur et philosophe, est une des lumières du Moyen Age. Voici les rêveries fantastiques que nous lui devons :
Ne voulant pas admettre dans les phénomènes de la vie l'action directe d'un agent immatériel tel que l'âme sur la matière inerte, sur le corps, il combla l'abîme qui les séparait en créant toute une hiérarchie de principes immatériels auxquels étaient dévolus le rôle de médiateurs et d'agents d'exécution. Au sommet de cette hiérarchie était placée l'âme pensante et immortelle ; au-dessous, l'âme sensitive et mortelle, ayant pour ministre l'archée principal, l'aura vitalis, sorte d'agent incorporel que l'on peut assimiler au principe vital et qui siégeait à l'orifice de l'estomac ; au-dessous, enfin, des agents subalternes, les blas ou vulcains, placés dans chaque organe et en dirigeant le mécanisme avec intelligence, à la façon d'un ouvrier habile.
Le siècle, pour finir d'une façon lugubre, vit paraître en 1490 La Danse macabre de G. de Marnef, un in-folio avec dessins, qui ne devait pas beaucoup réjouir le monde, surtout à une époque où l'on semblait si préoccupé de la mort.
C'est en 1459 que l'Église inventa le Purgatoire.
Si nous jetons un coup d'oeil sur les pays éloignés, nous voyons que la Chine, devançant la France de trois siècles, fait rédiger une vaste Encyclopédie, le « Yung-Lo-Ta-Tien », dont il n'existait qu'un seul exemplaire. Cet ouvrage, composé au XVème siècle par quatre mille lettrés, ne comptait pas moins de onze mille volumes d'un pouce d'épaisseur chacun (1).
Aux Indes, on fait une traduction en sanscrit de plusieurs parties de la version pehlvi de l'Avesta, notamment du Yaçna, par le Mobed Nériosengh.
(1) D'après le professeur Giles, qui écrit dans le Nineteenth Century and after, un grand nombre de livres précieux ont été brûles lors des derniers événements de Pékin. Le professeur en dresse un long catalogue et cite la disparition surtout fâcheuse de cette Encyclopédie.


LES ÉVÉNEMENTS DU SIÈCLE
Les deux grands événements du XVème siècle sont : L'invention de l'imprimerie et la découverte de l'Amérique.
Les premiers actes relatifs à l'imprimerie datent de 1488.


INVENTION DE L'IMPRIMERIE
C'est en 1473 qu'a été fondée, par Goering et ses compagnons Martin Krantz et Michel Friburger, la première imprimerie à Paris, à l'endroit le plus escarpé de cette murmurante, montueuse et tortueuse rue Saint-Jacques qui a pris part à tous les événements de l'histoire de Paris, qui, pendant tout le moyen âge et jusqu'à nos jours, fut la voie principale du Quartier Latin et retentit des joyeuses bacchanales des étudiants bousingots.
Il y avait là, dès les premiers temps, au penchant du coteau, des vignobles au milieu desquels s'élevait un autel à Bacchus, le deus loci. Le paganisme abattu, le Catholicisme triomphant, mais ne pouvant déraciner les traditions et le culte ancien, s'empara de la chapelle et fit du brave Bacchus un nouveau saint, saint Bâche, dont on célèbre la fête le 7 octobre. Plus tard, on changea le nom du patron de cette chapelle à la dénomination trop païenne, on la dédia à saint Benoît. On reconstruisit l'église, qui est aujourd'hui démolie et qui était attenante au numéro 112 de la rue Saint-Jacques qui a été démoli ; mais on la reconstruisit dans de mauvaises conditions liturgiques ; son chevet était tourné à l'occident, tandis qu'il aurait dû être tourné au levant, d'où le surnom de bestourné (mal tourné).


DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE
Avant que Colomb eût découvert le Nouveau Monde, on ne croyait pas à la possibilité de sa découverte ; on niait ce monde nouveau et on alla jusqu'à anathématiser ceux qui y croiraient.
L'incrédulité est la première impulsion de l'esprit des hommes.
Leur second mouvement, c'est l'injustice. Quand il fallut bien croire, on ne voulut pas rendre justice à celui qui avait le premier mis le pied sur le sol du monde nouveau. Christophe Colomb ne donna pas son nom au continent qu'il découvrit. Bien plus, il fut persécuté par un certain Bovadilla. Renvoyé d'Haïti comme criminel, il arriva en Espagne chargé de chaînes. Le roi Ferdinand le fit mettre en liberté, mais sans lui rendre justice, ce qui irrita tellement Colomb qu'il en mourut de chagrin (le 12 octobre 1492), et ordonna qu'on ensevelît avec lui les fers dont il avait été chargé.
Mais, comme il est convenu que les rois ne doivent jamais se tromper, on cherche aujourd'hui à nous prouver que Christophe Colomb n'a rien trouvé, qu'un vieux pilote lui a indiqué la route, et que de plus c'est un faussaire qui a fabriqué de sa main la lettre de Toscanelli.
Si Colomb eut à se plaindre des hommes de son temps, il fut lui-même cruel pour les autres.
Les Espagnols massacrèrent les habitants de l'Amérique, et ils ajoutèrent la perfidie à la brutalité.
Le pays qu'ils trouvèrent était encore gynécocratique. Une Reine, l'infortunée Anacoana, qui régnait sur la partie occidentale d'Haïti, fut saisie au milieu d'une fête que son aveugle bonté avait préparée pour ces tigres, et conduite à la ville de Saint-Domingue pour y être pendue.
C'est un nommé Ovando qui fut chargé de cette lâcheté. Le premier soin des Catholiques en Amérique fut de détruire les archives du pays conquis, afin qu'à l'avenir on ne pût plus se reporter dans le passé pour comparer Je nouveau régime à l'ancien.
Ce fut un nommé Juan de Zumaraga, moine fransciscain, premier évêque de Mexico, qui ordonna que toutes les archives des Mexicains, consistant en livres hiéroglyphiques, fussent livrées aux flammes.
La ville de Mexico avait été fondée vers le XIIIème siècle ; elle était grande et bien peuplée


SEIZIÈME SIÈCLE
MARTIN LUTHER (1483-1546)
Dès l'année 1516, et avant la publication des Indulgences en Allemagne, Luther avait énoncé ses opinions, qui étaient celles de Jean Huss. La publication des Indulgences lui servit de prétexte pour donner plus d'éclat à sa propagande. Il causa une forte émotion, parce que les esprits étaient préparés, et il fut étonné lui-même de l'effet qu'il produisit. Cependant, Léon X restait indifférent aux attaques de ce moine obscur, qu'il regardait comme un fanatique ignorant et peu dangereux ; il méprisa ses prédications et continua sa campagne ; il détournait également les yeux du scandale trop manifeste que causait le corps sacerdotal par le luxe qu'il étalait et la mollesse dans laquelle il était tombé. Il n'y avait qu'une révolution violente qui pût lui rendre quelque énergie. Luther provoqua cette révolution. Appuyé de la protection de Frédéric, électeur de Saxe, il va en avant, il fait retomber sur les prodigalités et les plaisirs de Léon de Médicis les crimes d'Alexandre Borgia et les emportements de Jules de la Rovère. Le Pape le condamne, il en appelle au futur Concile ; le Pape le frappe d'anathème en 1510, il fait brûler publiquement la bulle d'excommunication à Wittenberg. Dès lors, Luther devient un homme puissant et redoutable ; ses maximes se répandent. Zwingle, curé de Zurich, les adopte et en déduit de nouvelles conséquences. Il change entièrement la forme du culte, abolit le sacrifice de la messe, ne voit plus dans le sacrement de l'Eucharistie qu'une cérémonie commémorative. Le Sénat de Zurich s'assemble et se prononce pour la réforme ; celui de Berne en fait autant. Bientôt la plus grande partie de la Suisse  est entraînée, ainsi que la Saxe, le Wurtemberg et d'autres parties de l'Allemagne.
L'empereur Charles-Quint somme Luther de venir rendre compte de sa conduite, en sa présence, à la Diète impériale de Weimar. Luther ose s'exposer au sort de Jean Huss ; il obéit, muni d'un sauf-conduit, mais plus valable, parce que Charles Quint n'avait pas la pusillanimité de Sigismond et que, d'ailleurs, la Diète n'était pas un Concile, elle ne pouvait juger l'hérésiarque que sous les rapports purement politiques. Luther, condamné sous ces rapports, n'en continue pas moins son mouvement. Il adhère aux idées de Zwingle sur l'inutilité de la messe, l'abolit ainsi que l'exorcisme, nie l'existence du purgatoire, inventé un siècle avant lui, et nie aussi la nécessité de la confession, de l'absolution et des indulgences ; il fait ouvrir les cloîtres, délie les religieux et les religieuses de leurs voeux, et lui-même donne l'exemple du mariage des prêtres en épousant une religieuse, Catherine de Bora (1). Sur ces entrefaites, le pape mourut.
Luther approuva le divorce d'Henri VIII, roi d'Angleterre, avec Catherine d'Aragon, et permit la polygamie au Landgrave de Hesse, qui prit deux femmes. C'était briser hardiment ce que le dogme chrétien avait institué de plus criminel sous les apparences de l'austérité : la réglementation de la vie sexuelle sans avoir la vraie morale comme base.
Le pape Clément VII s'opposait au divorce d'Henri VIII qui était une mesure de haute moralité, car ce roi était un tyran farouche qui assassinait ses femmes quand elles le gênaient, Anne de Boleyn et les autres, qui étaient sans reproche. Il les punissait d'une manière atroce quand elles étaient coupables de quelques fautes envers lui.
« Luther était un homme passionné, ardent dans les luttes, sans dignité, parlant par entraînement, écrivant sans méthode et sans talent. Tout ce qu'il retenait de ces luttes, dit Fabre d'Olivet, était des fatigues mentales très grandes qu'il attribuait alors à l'esprit infernal. » Donc il n'était pas dégagé de toute superstition. Mais il ne faut pas trop demander à un seul homme. Dans la grande forêt d'erreurs qui régnaient alors, il a fait une large brèche qui a permis à ses successeurs d'abattre le reste. Dans la discussion des dogmes, Luther disait « que la substance du pain et du vin demeure après la consécration et que le corps de Jésus n'est dans cette substance consacrée que comme le feu dans le fer enflammé, l'un et l'autre subsistant ensemble sans aucune transsubstantiation ».
Luther, en prêchant sa doctrine, ne disait rien de nouveau. En attaquant l'autorité des papes, les formes du culte, les vœux monastiques, l'intégrité des dogmes, il ne faisait que redire ce que bien d'autres avaient dit avant lui, mais il le disait dans des circonstances bien différentes. Ce n'était pas lui qui créait le mouvement de réforme, c'était le mouvement qui le créait. Dans ces circonstances, un homme très ordinaire peut réussir, alors que des hommes supérieurs ont échoué quand ils ont parlé dans des milieux mal préparés.
Luther mourut en 1546. En moins de 90 ans, il avait entraîné la moitié de l'Europe dans son mouvement de réforme.
La confession d'Augsbourg, rédigée par Melanchton, disciple de Luther, fut donnée aux princes confédérés à la Diète d'Augsbourg convoquée par Charles-Quint. Elle contient les principaux points de leur doctrine. Dans cette confession, il est dit que qui s'arme n'est pas chrétien. Rome répond par la bouche de son légat : « ni discussion, ni concile, la force », et le légat réclame à grands cris le fer et le feu.
Le mot Huguenot vient d'Eingenossen (réunis). Protestant vient de ce qu'ils protestèrent contre les décisions des diverses Diètes.
(1) Le 29 janvier 1901, il y avait 400 ans qu'était née Catherine de Bora, la femme de Martin Luther. La ville de Torgau, en commémoration de cette date, donna le nom de Catherine de Bora à l'école des filles de sa commune.


LA LIGUE
Les Protestants formèrent à Smalkalde cette fameuse ligue qui consolida le schisme et fit un corps politique des différents membres qui le composaient. Ce ne fut que depuis cette ligue que les Puissances du Nord commencèrent à compter.
Dans tous les États qui embrassèrent la Réforme, les souverains temporels s'en déclarèrent les chefs et, sans aucune mission apostolique, sans aucun droit au pontificat, agirent en souverains pontifes, ce qui prouve une fois de plus qu'on n'a que l'autorité qu'on prend.
L'Europe vit avec étonnement les Femmes-Reines exercer les droits de la papauté, surtout en Angleterre, et s'arroger une influence sur le sacerdoce.
C'est ce fait qui releva la Femme dans les pays protestants, ce qui prouve, une fois de plus, que l'autorité morale est la seule qui compte, qu'elle est tout.


LES ANABAPTISTES
Deux hommes nommés Stork et Muncer, enthousiastes ignorants et fanatiques, s'étaient élevés sur les traces de Luther et, renchérissant sur les idées de ce réformateur, s'étaient prétendus inspirés pour achever ce qu'il n'avait fait qu'ébaucher. Il fallait, d'après eux, renouveler l'édifice du Christianisme jusque dans ses fondements et rebaptiser les enfants. Sous le nom d'Anabaptistes, ils commettaient d'affreux ravages, ils jetaient dans les esprits une sorte d'ivresse religieuse qui les exaltait jusqu'au délire. Chacun de leurs sectateurs se croyait inspiré du Saint-Esprit et commettait des crimes inspirés par le fanatisme. Celui-ci reçoit l'ordre de tuer son frère, il part du fond de l'Allemagne et vient froidement le massacrer à Paris ou à Rome. Cet autre entend l'Esprit lui dire de se pendre, et il se pend. L'amant tue sa maîtresse, l'ami immole son ami. On reçoit les histoires allégoriques comme des faits réels, avérés ; on ne parle que d'imiter Abraham qui sacrifie son fils, Jephté qui sacrifie sa fille, Judith qui tue Holopherne. On cherche le meurtre dans la religion, parce qu'il est dans l'instinct de l'homme et que tous les prétextes l'y ramènent. L'Allemagne tombe dans une effroyable confusion. On est obligé de combattre ces forcenés. On les cerne comme des bêtes fauves. Ils se renferment dans Munster, où l'un des plus audacieux, Jean de Leyde, se fait reconnaître pour roi. Le sang coule à torrents, on les extermine partout où on les trouve.
Muncer périt sur un échafaud à Mulhouse avec son disciple Pfeiffer. Jean de Leyde, saisi à Munster, est déchiré avec des tenailles ardentes. On lui rend fureur pour fureur.


LA RÉFORME
L'Église avait mis quatorze siècles à se répandre dans l'Occident, à force de tyrannie, de bûchers, de supplices. Luther paraît, et en quelques années il conquiert la moitié du domaine catholique.
La Réforme fut le troisième et le plus mémorable effort fait en faveur de l'indépendance de l'esprit.
Les prédications de Luther contre les indulgences provoquèrent une lutte immense, qui ne se termina que 130 ans après par le traité de Westphalie.
La victoire du Protestantisme fut rapide et complète dans les régions septentrionales de l'Europe. Une multitude de circonstances la favorisa. Les abus qui discréditaient l'Église au XVIème siècle ont accéléré la révolution, mais la cause en était plus profonde, elle était dans la revendication, devenue nécessaire, de la personnalité humaine. Michelet apprécie en ces termes cette mémorable révolution religieuse : « Ce travail si pénible de la Renaissance aurait échoué si, du sein de l'Allemagne, n'avait surgi un principe nouveau : la Réforme, qui vint en aide à la Renaissance impuissante en proclamant le libre examen et rétablissant l'homme dans sa personnalité, va renouveler le monde. La tolérance sort de ce principe nouveau, c'est-à-dire qu'une sympathie universelle se communique aux hommes pénétrés de cet esprit ; un rapprochement s'opère entre les peuples divisés ; dès ce jour, l'idée d'humanité devient plus qu'un mot.
« Le premier cri de la Réforme est : « Instruction gratuite pour tous, création d'écoles primaires. » Aussi la résurrection religieuse gagne de proche en proche ; tout ce qu'il y a dans chaque pays de cœurs généreux, d'esprits élevés, s'unit ; la conviction les anime d'une énergie indomptable, ils seront forts et hardis dans leur lutte contre les représentants des temps écoulés. Quoi qu'on fasse, l'idée est semée. Voyez ses conséquences : du monde intellectuel, du monde religieux, elle se traduira dans le monde des faits, elle pénétrera l'ordre politique, et, comme toute idée féconde et juste, elle est appelée à triompher ; elle aura à subir bien des résistances obstinées, il est vrai ; elle aura à repousser bien des envahissements, et parfois elle semblera même près de succomber ; mais elle tient désormais au cœur et à l'esprit des hommes : qui pourrait l'y chercher pour l'y tuer ?
« La papauté organise en vain l'Inquisition ; en vain l'ordre des Jésuites s'établit pour répandre un enseignement faux et étroit ; malgré Charles-Quint, malgré la défection de François Ier, malgré la triple pression d'Henri II, caractère de fanatique espagnol, de l'italienne Catherine de Médicis et des Guises catholiques, cette grande révolution est assurée ; l'Angleterre l'adopte ; les Pays-Bas suivent cet exemple ; l'Allemagne se partage ; les Vaudois renaissent en France. Qu'importe que la France permette qu'on noie dans le sang les idées nouvelles ? Qu'importe le renouvellement des persécutions religieuses ? Un homme est là, Calvin ; et une ville, Genève. Calvin va répondre à la violence par la violence, il se fera tyran et bourreau pour le salut de sa cause. Et maintenant, qu'éclatent plus vives et se multiplient les guerres de religion, la victoire restera à l'idée féconde de la Réforme. »
Après tant de persécutions partielles du génie sous toutes ses formes, nous allons assister à cette sanglante et tenace persécution de la raison qui s'éveille et qui se personnifie alors dans le Protestantisme naissant. Nous allons voir le plus pur du sang français répandu par les fanatiques qui avaient peur de Rome, qui avaient peur de l'Espagne alors toute-puissante. Tous les rois de France, depuis François Ier jusqu'à la Révolution, se firent complices de cette barbare condamnation de la liberté de conscience, tous, même Henri IV, le roi protestant qui sait si bien capituler avec sa conscience quand ses intérêts sont en jeu.
Les trois quarts du XVIème siècle et tout le XVIIème ne sont qu'une longue, cruelle et infâme persécution contre les Protestants.
Sous François Ier, ce protecteur de la littérature et des arts, ce roi qui inaugure et personnifie la Renaissance, on pouvait, au moins, espérer la tolérance ; c'est cependant sous son règne qu'a lieu l'affreux massacre des Vaudois et que l'on voit couler le sang des premiers martyrs du Protestantisme : Jean Leclerc, cardeur de laine, qui se fait apôtre, réalisant ainsi cette parole de Luther : « tout chrétien est prêtre », et le docteur en théologie Jean Châtelain, tous deux brûlés vifs à Metz en 1594 ; Jacques Pavanne, brûlé en place de Grève le 28 août 1525 ; puis, avec un raffinement de cruauté, on voit brûler à petit feu, avec beaucoup de solennité, au parvis Notre-Dame, un pauvre ermite de la forêt de Livry ou de Bondy ; le bourdon de Notre-Dame convoqua le peuple et le clergé à venir voir mourir ce malheureux ; puis un gentilhomme appelé Latour, brûlé le 26 octobre ; puis le licencié ès-lois Hubert, le 17 février 1526 ; puis, à Lyon, du Blet et Moulin. Le poète Marot fut emprisonné, Erasme dénoncé, un autodafé fut élevé à Toulouse, une femme brûlée pour avoir fait gras le vendredi.
Mais l'affaire qui fit le plus de bruit alors fut la condamnation de l'éminent docteur Louis de Berquin, accusé d'incliner à la Réforme et brûlé vif le 17 avril 1529, malgré tous les efforts de la reine Marguerite pour le sauver, et en dépit même du roi qui ne voulait pas sa perte.
Il y eut encore une infinité d'autres victimes qu'il serait impossible d'énumérer. Les 32 années du règne de François Ier furent 32 années de persécution.
Ce qui fut admirable dans la propagande des Protestants, ce fut cette hardiesse, cet enthousiasme et nous dirions presque cette candeur, à professer tout haut sa conviction, sachant cependant que cette confession conduisait au martyre. Comment ne pas admirer l'intrépidité avec laquelle tous les apôtres prêchaient dans les rues, sur les places, sans aucune précaution, sans aucune prudence ?
C'est cette témérité qui valut à Alexandre Camus d'avoir la langue coupée en 1523.
Aux hommes qui commettaient le crime de s'assembler pour prier, pour chanter, pour lire ensemble la Bible, on infligeait la peine du bûcher. Les femmes, par pudeur, étaient enterrées vives. La pudeur de l'Église se manifeste en cette circonstance, alors qu'elle avait autorisé les processions de gens nus, immersions totales sous prétexte de baptêmes, et autres manifestations aussi hypocrites qu'impudiques.
Dans Louvain, une visite domiciliaire donna comme résultat 28 victimes ; deux femmes furent enterrées vives. Plus tard, à Douai, à Tournai, à Mons, on en condamna encore quatre au même supplice, une entre autres, la daine Vauldrue Carlyer, pour n'avoir pas dénoncé son fils qui lisait la Bible.
Les bourreaux ne savaient quel supplice inventer pour torturer les victimes.
Henri II, entouré de fanatiques qui exerçaient sur lui leur influence, continua le même système que son père. Il fit jeter à la Bastille Four et Anne du Bourg, puis Four du Bourg fut condamné à être pendu et étranglé en place de Grève, son corps fut jeté au feu.
Sous François II, le peuple fanatique avait imaginé de placer des statues de la Vierge et des saints au coin des rues et de les entourer de cierges avec un tronc pour recevoir les offrandes. Ces chapelles improvisées étaient gardées par des individus sortis de la lie du peuple, qui chantaient des cantiques, parodiaient les cérémonies de l'Église et obligeaient les passants à payer, à saluer et à chanter, sous peine d'être déclarés protestants, maltraités de toutes façons, roués de coups, jetés en prison et quelquefois assassinés.
Le fanatisme avait poussé si loin la violence et tellement répandu la terreur qu'un nombre considérable de familles, effrayées par ce débordement, quittaient précipitamment la France, abandonnant leurs affaires et leurs biens.
« La Loire, dit de Thou, était couverte de cadavres, le sang ruisselait dans les rues, les places étaient remplies de corps attachés à des potences. »
La Réforme, à cette époque, représentait la Justice et le Droit ; toutes les grandes âmes, tous les cœurs généreux, tous les esprits élevés passaient dans son camp. Ses ennemis sont des ambitieux et des aventuriers : les Guises ; des courtisanes : Diane de Poitiers ; des intrigantes, des parvenues : Catherine de Médicis ; et, par-dessus tout, le prince des tyrans : Philippe II, suivi d'une clientèle de Jésuites, d'inquisiteurs, de bourreaux, d'hommes de massacres.
Les Protestants purent respirer un peu plus librement sous Henri IV. L'Edit de Nantes, signé le 13 avril 1598, leur assura au moins la liberté de conscience et les droits de citoyen, mais ils ne devaient pas jouir longtemps de cette justice tardive.


RÉACTION CATHOLIQUE
En proie à une violente réaction qui répondit au Protestantisme, Paul IV ne voyait de salut pour l'Église que dans une sorte de terreur catholique : « Il eût voulu, nous dit l'abbé Fleury, que l'on n'employât d'autre remède que celui de l'Inquisition, qui, ainsi qu'il le disait à tout propos, était l'unique antidote, et il voulait faire croire que le Concile de Trente ne servirait qu'à augmenter le mal, comme il avait fait, selon lui, les années précédentes. Aussi s'appliqua-t-il entièrement aux fonctions de ce redoutable tribunal, qu'il fit exercer sévèrement contre tout le monde. » Accablé de travaux et d'infirmités, l'indomptable vieillard, près de rendre l'âme, à quatre-vingt-trois ans, « recommanda fort aux cardinaux le saint office de l'Inquisition, comme l'unique moyen qui fût capable de maintenir l'autorité du Saint-Siège ». Il ajouta « qu'il avait si bien réglé sa vie qu'il était prêt à paraître devant Dieu, quand il lui plairait de l'appeler ; qu'il se consolait dans cette confiance qu'il laissait un défenseur de la foi catholique (voulant parler de Philippe II, roi d'Espagne) dont il connaissait les intentions, et qu'il ne doutait point que, sous un tel prince, la religion ne reprît bientôt son éclat, et qu'il ne la vengeât de ses ennemis ». Enfin ce pontife, tout à la fois pieux et cruel, expira en prononçant les paroles du psaume : « Je me suis réjoui de ce que l'on m'a dit : Nous irons dans la maison du Seigneur. »
Aussitôt qu'il fut mort, le peuple en fureur brûla la prison de l'Inquisition, et menaça d'en faire autant au couvent des Dominicains de la Minerve, en haine de l'Inquisition, dont ces religieux étaient chargés. Il rompit la statue du pape ; on en emporta la tête qu'on roula pendant trois jours dans les rues de la ville et qu'ensuite on jeta dans le Tibre. Le cadavre du vieux pontife fut porté sans pompe dans l'église du Vatican, et l'on établit, contre la coutume, des archers pour le garder, parce que l'on craignait que le peuple ne vînt encore exercer sur lui sa fureur.
C'est à cette Inquisition haïe du peuple romain lui-même, c'est à la papauté intolérante de Pie IV et de Pie V, c'est à la monarchie catholique de Philippe II, que les démagogues du XVIème siècle, les membres de la Sainte Ligue voulaient livrer la France. Henri IV et le cardinal de Richelieu la sauvèrent, en faisant triompher la vraie politique nationale, que l'ancien régime devait léguer à la Révolution. Henri IV promulgua l'Édit de Nantes, dont il voulait étendre les bienfaits à l'Europe entière. Le cardinal de Richelieu ne craignit pas de s'allier aux Protestants du Nord pour briser la puissance de la maison d'Autriche. L'un des écrivains les plus célèbres de la réaction catholique, l'Allemand Frédéric Schlegel, a taxé d' « athée » la politique du grand ministre de Louis XIII. Elle fut en réalité habile et généreuse, française et européenne à la fois.


JEAN CALVIN (1509-1564) (Né à Noyon.)
Calvin, d'un caractère dur et personnel, ne voulait reconnaître aucun des réformateurs qui l'avaient précédé, quoique ce soient les premiers succès de Luther qui éveillèrent son zèle.
Il prétendait se tracer une route nouvelle, blâmait les idées larges de Luther en matière sexuelle et revenait à l'austérité hypocrite de l'Église. Il blâma aussi la condescendance de Luther pour les souverains, blâma la liberté d'action des Anabaptistes, qui ne voulaient pas de Maître, et annonça ouvertement son intention d'attacher la doctrine évangélique aux formes républicaines. Sa Réforme avait plutôt un caractère politique ; il pensait servir ainsi les passions de son temps autant que les idées religieuses.
Genève, qui, d'abord, avait dédaigné ses propositions, finit par l'accueillir et le nomma son législateur.
Calvin écrivait mieux que Luther, mais parlait avec moins de facilité.
Sa morale était mesquine, rigoriste, dure, et, cependant, ses lois paraissaient justes et fermes. Son austérité, sans élégance, bannissait les beaux-arts, proscrivait les jeux, la musique, les spectacles. Il regardait la science comme corruptrice et faisait de chaque maison un couvent austère, ne laissant de place que pour le mercantilisme et l'argutie religieuse qui allait remplir les Universités. Il écrit l'Institution chrétienne, dans laquelle il explique que « l'âme de l'homme, dont toutes les facultés sont infectées de péché, n'a point de force pour résister à la tentation qui l'entraîne vers le mal. La liberté, dont il s'enorgueillit, est une chimère, il confond le libre avec le volontaire et croit qu'il choisit librement parce qu'il n'est pas contraint et qu'il veut faire le mal qu'il fait (Institution, L. II, ch. 1 et 2). Car, dit-il, si l'homme eût été libre et s'il eût pu se sauver lui-même, il n'aurait pas eu besoin que Dieu livrât son propre fils en sacrifice. »
Dès que Calvin eut établi son pouvoir à Genève, il l'exerça avec une rigueur implacable. Il fit torturer et brûler son ami Michel Servet, qu'il accusait d'hérésie, d'après des lettres confidentielles que celui-ci lui avait écrites, et dans les quelles il lui disait qu'il ne partageait pas ses opinions sur la Trinité et sur la prédestination. Pendant les 24 ans que dura la domination de Calvin à Genève (qui ne comptait alors guère plus de 10.000 habitants), il fit bannir 1.500 personnes, emprisonner 400 et brûler ou décapiter 300, pour crime d'hérésie ou de sorcellerie, car il croyait à la sorcellerie, autant que les Catholiques.
En Angleterre, à l'époque d'Elisabeth, il prenait tantôt la forme d'un ministre protestant, tantôt celle d'un prêtre catholique, selon les circonstances. Les théologiens papistes l'accusaient de prêcher sous la forme d'un pasteur protestant, et les théologiens huguenots le voyaient sous l'habit de capucin.
La Réforme ne fut qu'une simple modification dans la forme de la pensée religieuse traditionnelle. Elle ne changea rien au fond, et, en épurant les principes de la déduction, loin d'en affaiblir l'activité, elle ne fit qu'en accroître la force.
Le Protestantisme, il est vrai, se débarrassa de la papauté, de la confession et du célibat des prêtres, mais il garda le Diable, il conserva la folie régnante et lui donna une forme plus séduisante, il ennoblit le principe du mal qui est au fond du Christianisme, personnifié par l'ancien Dieu de la guerre Hésus, devenu peu à peu « le doux Jésus ». Le Protestantisme alla plus loin, il en fit un être idéal, séduisant toutes les femmes avides de vertu ; mais, par un mystérieux atavisme lointain, en même temps qu'il lui donne tant de vertus, il dédouble le Dieu androgyne, abandonne de plus en plus Jésus pour ne plus garder que « Christ », la partie féminine du Dieu double. Au fond, le mensonge chrétien subsiste, puisque « Christ » reste un homme, mais la tricherie est dissimulée sous une forme plus élevée, elle est présentée sous une robe d'innocence, qui épure l'ancienne livrée de débauche du Dieu-Diable du Catholicisme. En définitive, la Réforme ne touche pas aux principes, elle ne fait que modifier la forme du culte.


LA SAINT-BARTHÉLÉMY (24 août 1572)
Le règne de Charles IX reste, dans l'histoire, marqué par cette tache de boue et de sang : la Saint-Barthélémy ; une trahison et un massacre, une tuerie en bloc, comme si cela n'allait pas assez vite de les tuer en détail.
Ce forfait causa la joie des Catholiques. Le pape Grégoire XIII (1566-1572) ordonna un Te Deum pour remercier Dieu du massacre des Huguenots.
La reine Catherine de Médicis dit au roi son fils : « C'est bien taillé. Il faut recoudre. »
Comment nier que l'esprit de l'Église est criminel, quand, quelques années plus tard, dans un consistoire tenu le 11 septembre 1589, le pape Sixte-Quint (1572-1585) fit l'éloge de Jacques Clément, le prêtre assassin d'Henri III ? On voulut le canoniser.
En retraçant ces horribles forfaits, on a hâte d'avancer dans l'histoire, de tourner les pages afin de trouver autre chose que du sang et de la boue, on frémit en pensant que cela a si longtemps duré, que la conscience publique a supporté cela, a vu ces attentats, et que tant d'hommes y ont participé, que les fourbes ont si longtemps triomphé, faisant régner sur la terre l'enfer dont ils menaçaient leurs ennemis et qui serait un juste châtiment, s'il existait, pour tant de crimes commis au nom sacré de la Religion.


IGNACE DE LOYOLA
C'était au plus beau temps de la chevalerie espagnole. Le jeune Ignace, cherchant l'idéal féminin, crut le trouver dans la Vierge Marie, la seule Déesse permise.
Il cherchait la Femme, il crut la voir. Il disait qu'elle lui était apparue et qu'elle avait accepté ses services. A partir de ce jour, il se déclara Chevalier de la Vierge.
Ce retour à la Femme, par un chemin détourné, est un symptôme ; l'homme revient à des sentiments naturels, mais il les masque encore en leur donnant un prétexte surnaturel. Quoi qu'il en soit, mieux vaut le culte de la Femme que le culte de l'homme. Aussi on se demande pourquoi Ignace fonda une Société de Jésus et non une Société de Marie.
Soldat espagnol sorti des corps de garde, sa vie fut accidentée à ce point que sa famille voulut le faire enfermer, mais il s'enfuit.
Entré au Collège de Barcelone, sachant à peine lire, il s'en fit chasser. Il courut le pays avec des pèlerins de saint Jacques, prêchant de ville en ville. A Alcala, on l'enferma dans la prison de l'Inquisition ; il s'en échappa, alla à Salamanque où on l'enferma encore. Alors il quitta l'Espagne et vint à Paris à pied. Il entra au Collège Sainte-Barbe pour étudier la philosophie, à l'âge de 33 ans, il se soumit d'abord comme un enfant, fit ses classes, prit ses grades, mais il dut le quitter parce qu'on voulut le fouetter en grande cérémonie. Cependant, il fut enfin reçu maître ès-arts à l'Université de Paris, en 1533.
Enfin, le jour de l'Assomption, en 1534, après avoir entendu la messe dans l'église de Montmartre, il fit avec François-Xavier et cinq autres compagnons, étudiants comme lui, le serment à haute voix de se vouer à Dieu et d'aller à Rome offrir leur dévouement au pape.
Paul III, d'abord, se méfia d'eux, et c'est avec peine qu'il approuva la constitution de la Société de Jésus.
Cependant, on dit qu'il en fut frappé et, posant la main dessus, s'écria : Spiritus Domini est hic (ici est l'esprit de Dieu).
Ce n'est qu'en 1540 qu'il promulgua la bulle de leur institution, avec la condition expresse qu'ils feraient vœu d'obéissance au pape. Ignace ajouta donc un 4ème vœu à ceux qui étaient déjà en usage, celui d'obéissance au pape ; il renonça, par la règle qu'il établit, à toutes les dignités ecclésiastiques.
Paul III, se méfiant de l'influence qu'ils pouvaient prendre, mit aussi pour condition que leur nombre ne s'élèverait jamais au-dessus de soixante, ce qui n'empêche qu'Ignace, avant sa mort, avait plus de mille Jésuites sous sa direction.
Ignace de Loyola était de bonne foi, et son grand succès vint surtout de son féminisme mystique à une époque où la jeunesse était avide d'idéal. Il ne se doutait pas que son Ordre deviendrait politique et serait l'arme des ambitieux. Ce sont ses successeurs qui corrompirent son œuvre ; Lainez et d'Aquaviva y introduisirent tous les mauvais sentiments, tous les principes d'orgueil et d'ambition qui devaient en faire une société funeste. Ce sont eux qui en firent une société d'hypocrisie et de duplicité.
L'Ordre des Jésuites eut le temps de prendre des forces avant que la Réforme se fût affirmée. Les Protestants et les Jésuites se contrebalançaient, donnant chacun leur élan dans une direction opposée, comme deux câbles tirant en sens inverse.
Les Jésuites devinrent bientôt aussi puissants que les papes, plus puissants même, et ceux-ci tremblaient, à bon droit, car, lorsqu'ils voulurent restreindre la puissance des Jésuites, ils moururent empoisonnés ; tel fut le sort de Sixte V, d'Urbain VII, d'Innocent XIII, de Clément XII et de Clément XIV. Le général des Jésuites fut le vrai pape.
Leur morale est celle des restrictions mentales, c'est-à-dire du mensonge, et leur nom restera attaché au système, quoiqu'il soit pratiqué par bien des hommes qui ne sont pas Jésuites.
Leurs Instructions secrètes furent trouvées dans les papiers du Père Brothier (Monita sécréta). Un exemplaire manuscrit de ce curieux ouvrage existe dans les archives du Palais de Justice de Bruxelles. Les Jésuites cherchaient deux choses : s'enrichir, s'emparer de l'éducation.


L'INQUISITION EN ITALIE
L'Inquisition devint, au XVIème siècle, une institution exclusivement politique à Venise. En 1554, trois membres du pouvoir, choisis les deux premiers dans le conseil des Dix et le troisième parmi les conseillers du doge, furent chargés, sous le nom d'inquisiteurs d'État, de veiller au maintien de la constitution. Ces magistrats avaient droit de vie et de mort sur tous les citoyens sans exception, et c'est à la terreur qu'ils inspiraient et à la cruauté inexorable avec laquelle ils traitaient la moindre attaque contre le gouvernement que l'oligarchie vénitienne dut de pouvoir conserver sa prédominance. Ils ne disparurent qu'en 1797, lorsque l'armée française détruisit la prétendue République de Venise.
A Rome, l'Inquisition était tombée en désuétude, quand, au XVIème siècle, le pape Paul III la releva pour opposer une digue à la propagation des doctrines de Luther. Ce même pape institua une congrégation dite du Dogme, ou du Saint-Office, chargée de nommer et de diriger les inquisiteurs et de juger souverainement toutes les affaires relatives à l'hérésie ou considérées comme telles. Cette congrégation subsiste encore aujourd'hui et se compose du pape, qui en est le chef et le président, de 12 cardinaux qui remplissent les fonctions de juges, d'un certain nombre de théologiens appelés consulteurs, et d'avocats qui sont chargés d'examiner les livres ainsi que les actes et les paroles des personnes suspectes (Encyclopédie).


L'INQUISITION EN FRANCE
Le caractère français était si hostile à l'Inquisition qu'au XVIème siècle les Guises firent de vains efforts pour la remettre en vigueur. L'édit de Romorantin, oeuvre de l'illustre chancelier Michel de l'Hôpital (1560), empêcha le rétablissement de l'Inquisition, en attribuant exclusivement aux évêques le soin de constater l'hérésie et aux Parlements celui de la punir. Néanmoins, il y eut toujours à Toulouse, jusqu'à la Révolution de 1789, un frère de l'Ordre de Saint-Dominique qualifié du titre d'inquisiteur ; mais ce titre n'impliquait en réalité aucune fonction.


L'INQUISITION EN ESPAGNE (D'après Llorente)
C'est l'inquisiteur Ximénès Cisneros qui inaugure le règne de Charles-Quint. Durant les onze années qu'il exerça son ministère, il fit brûler 3.564 individus et 1.232 en effigie, en condamna à la prison ou aux galères 48,059, toujours avec confiscation des biens.
Vint ensuite Adrien de Florencio qui établit un second tribunal du Saint-Office en Amérique et étendit sa juridiction sur les Indes et sur l'Océan. Cet inquisiteur fit brûler 24.025 individus. Tant de zèle lui valut l'honneur d'être élu pape après la mort de Léon X. En quittant l'Espagne, il confia le ministère inquisitorial à Alphonse Manrique, qui fut plus doux que ses prédécesseurs. Mais il arriva au pouvoir dans un moment où l'Inquisition se crut obligée de redoubler de vigilance. Luther, Calvin, Zwingle, Melanchton, Muncer remplissaient l'Europe de leurs doctrines, et l'Inquisition générale, voulant à toute force empêcher la voix de la Réforme de pénétrer en Espagne, ou du moins d'y faire de nouveaux progrès, ajouta quelques articles aux anciens règlements de l'Inquisition qui ordonnaient à tout Chrétien catholique de déclarer, sous peine de péché mortel et d'excommunication majeure, s'il connaissait quelqu'un qui ait dit, soutenu ou pensé que la secte de Luther est dans la bonne voie ; s'il approuvait quelques-unes de ses propositions condamnées, comme par exemple « qu'il suffit de se confesser devant Dieu, sans l'intervention d'un prêtre, parce que ni le pape ni le prêtre n'ont le pouvoir de remettre les péchés » ; « que le corps de Jésus-Christ ne peut être présent dans l'hostie consacrée » ; « qu'il n'y a point de purgatoire » ; « qu'il est inutile de prier pour les morts » ; « que le pape n'a pas le pouvoir réel d'accorder des indulgences ni des pardons » ; « que les prêtres peuvent licitement se marier » ; « que les religieux, les religieuses et les monastères sont inutiles » ; « qu'il ne doit y avoir d'autre fête que le dimanche » ; « que ce n'est pas péché que de manger de la viande le vendredi et les autres jours d'abstinence », etc.
L'histoire de l'Espagne nous offre plusieurs victimes illustres tombées sous les coups de l'Inquisition à cette époque, sur le simple soupçon d'avoir embrassé la doctrine de Luther. L'un d'eux fut le vénérable Jean d'Avila, surnommé l'apôtre de l'Andalousie à cause de sa vie exemplaire et de ses grandes œuvres de charité. Comme il prêchait l'Évangile avec simplicité et ne faisait entrer dans ses discours aucune de ces questions qui agitaient alors si honteusement les théologiens des écoles, les moines envieux se réunirent pour tramer sa perte et le livrèrent à l'Inquisition. Cette année fut fatale aussi à deux hommes célèbres dans l'histoire de l'Espagne : Jean de Vergara et Bernardin de Tabar, son frère, qui avaient embrassé le luthérianisme. Tous leurs malheurs leur vinrent de ce que Jean de Vergara, qui avait une connaissance profonde des langues hébraïque et grecque, fit remarquer des fautes de traduction dans la Vulgate et, par là, s'attira la haine des moines ignorants et envieux.
Alphonse Manrique exerça son ministère pendant 15 ans, et, comparativement à ses prédécesseurs, on peut le considérer comme tolérant, puisque, malgré l'invasion de la doctrine de Luther, il ne fit brûler vives que 20.250 personnes, 11.025 en effigie, et n'en condamna aux galères à perpétuité que 11.252.
Jusque-là, les inquisiteurs d'Espagne avaient eu la suprématie ; mais le successeur de Manrique, Juan Pardo de Tabera, vit la congrégation du Saint-Office s'établir à Rome. Cette concurrence aurait pu leur porter ombrage s'ils n'avaient pas été forts, comme ils l'étaient, de l'appui de Charles-Quint. Aussi les inquisiteurs espagnols refusaient sans scrupules d'exécuter les brefs apostoliques, ce qui fut cause des démêlés continuels qui divisaient la cour de Rome et celle de Madrid. On voit combien la Religion était étrangère à ces luttes politiques dont les peuples étaient toujours victimes.
Le nombre des personnes condamnées à cette époque par les divers inquisiteurs, tant en Espagne que dans l'île de Sicile, qui était sous sa juridiction, en Amérique et aux Indes, fut si considérable que Charles-Quint, pour empêcher ce nombre effrayant d'augmenter encore, fut obligé de défendre la mise en jugement des Indiens, qui y auraient tous passé.
Le huitième grand inquisiteur que le Ciel dans sa colère déchaîna sur l'Espagne, Ferdinand Valdès, vieillard rempli d'orgueil et de fiel, voulut rivaliser de cruauté avec le trop fameux Torquemada. Il fit couler des torrents de sang et porta la terreur dans tout le royaume. C'est lui surtout qui fit triompher le système d'ignorance que soutenait depuis longtemps l'Inquisition. Plusieurs des savants théologiens qui avaient assisté au Concile de Trente furent poursuivis parce qu'ils savaient les langues orientales. Valdès, secondé par Charles-Quint, s'occupa avec beaucoup d'activité de la prohibition des livres. Plusieurs index, établis par l'Université de Louvain et par une commission espagnole, furent publiés par ordre de l'empereur, et les perquisitions les plus minutieuses eurent lieu dans tout l'empire pour découvrir tous les livres suspects de répandre la doctrine de Luther et de ses commentateurs protestants.
Parmi les savants qui furent persécutés par Valdès, on remarque Barthélémy Corranza, archevêque de Tolède ; saint Jean de Dieu, fondateur d'un Ordre hospitalier consacré aux soins et à l'assistance des pauvres malades, accusé de magie et de nécromancie ; un prédicateur aragonais, Egidius, arrêté à cause de ses grandes connaissances en tout genre. L'empereur lui fit cependant obtenir son pardon à cause de la grande pureté de sa conduite et de ses mœurs. Rodriguez de Valero, qui consacrait ses jours et ses nuits à la lecture et à la méditation des Écritures Saintes et reprochait à tout prêtre qu'il rencontrait de s'être éloigné de la pure doctrine de l'Évangile. Marie de Bourgogne, âgée de 85 ans, qui fut dénoncée par un valet qui prétendait lui avoir entendu dire : « Les Chrétiens n'ont ni foi ni loi ». On l'arrêta aussitôt comme suspecte de judaïsme et on la garda en prison pendant cinq ans, après quoi elle fut soumise à la question à l'âge de 90 ans. Elle supporta avec un admirable courage les plus cruelles épreuves, mais finit par en mourir. L'Inquisition, voyant qu'elle lui échappait, voua ses enfants et ses descendants à l'infamie. Jeanne Bohorques, qui avait été arrêtée par le Saint-Office pour n'avoir pas combattu les sentiments luthériens de sa sœur, ce qui la fit soupçonner de les partager. Les inquisiteurs poussèrent la férocité à un excès inouï ; sans attendre que cette malheureuse femme, qui était enceinte, fût délivrée, ils l'enfermèrent dans leurs cachots infects. Dès qu'elle fut accouchée, on lui enleva son enfant, et, avant qu'elle fût rétablie, les inquisiteurs lui appliquèrent la question, et cela d'une façon si violente que ses membres, encore faibles, furent coupés jusqu'aux os par les cordes, et que, plusieurs vaisseaux s'étant rompus pendant qu'on lui faisait souffrir la question de l'eau, elle vomit des flots de sang. On la reporta dans son cachot où elle mourut quelques jours après. Comme elle avait toujours nié, même au milieu de ses souffrances, les monstres qui l'avaient assassinée crurent faire assez pour réparer leur crime en déclarant innocente cette victime de leur barbarie. Elle fut réhabilitée dans une cérémonie qui précéda le fameux Auto-da-fé de Valladolid, en 1559, sous les yeux de Don Carlos et de la princesse Jeanne.
Parmi les autres victimes de l'inquisiteur Valdès, il faut encore citer le fils de l'empereur du Maroc ; le vertueux Barthélémy de Las Casas, évêque de Chiapas en Amérique ; et les trois premiers généraux de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola, Lainez et François Borgia ; Ignace fut mis en prison et ses deux successeurs furent persécutés comme fanatiques illuminés. On pourrait encore citer un grand nombre de savants qui ne voulaient pas se soumettre aux opinions erronées de la scolastique. Enfin, le nombre total de ses victimes est de 19.600.
Charles-Quint, pendant les 40 années de son règne, ne cessa de soutenir et d'exciter l'Inquisition. Il ne voulut admettre aucun plan de réforme et mourut en recommandant à son fils d'imiter sa conduite et de travailler avec zèle à l'extirpation et au châtiment des hérésies. Tant de zèle pour le Saint-Office et une si opiniâtre persévérance lui ont valu le surnom de Don Quichotte de la foi. Il porta si loin sa sollicitude pour le salut de ses sujets qu'il ne resta, dans les deux hémisphères, aucune province soumise à la monarchie espagnole où on n'eût établi ou tenté d'établir le Saint-Office avec ses codes barbares.
Le tribunal de Louvain célébra à lui seul plusieurs auto-da-fé en l'année 1527.
Philippe II, qu'on peut regarder comme le fléau de l'humanité, beaucoup plus intolérant et plus superstitieux que son père, au lieu de protéger son peuple contre l'Inquisition et de profiter des dissensions avec Rome pour secouer le joug des papes, voulut, au contraire, étendre l'autorité du Saint-Office et en faire supporter le joug même à ceux de ses sujets qui avaient fui hors de son royaume. Il rendit plusieurs ordonnances pour encourager la délation, et condamna les vendeurs, acheteurs ou lecteurs des livres défendus, dont le catalogue était considérable.
On se figure aisément quels durent être les résultats de ses funestes ordonnances chez un peuple corrompu qui regardait les auto-da-fé comme un divertissement et croyait faire acte méritoire devant Dieu en dénonçant les hommes qui cherchaient à s'éclairer. On ne doit pas s'étonner non plus de l'ignorance profonde qui enveloppa si longtemps la péninsule et a eu tant de peine à se dissiper.
Philippe II s'occupa beaucoup aussi de soutenir l'Inquisition d'Amérique. Il fixa à trois le nombre des tribunaux de cette partie de la monarchie espagnole et en gratifia les villes de Lima, Mexico et Carthagène.
Le premier auto-da-fé célébré à Mexico eut lieu l'année même où mourut Fernand Cortès, le conquérant de ce vaste empire. On y brûla, entre autres victimes, un Français et un Anglais. L'acharnement de Philippe II à faire le salut de son peuple lui suggéra l'idée d'établir un tribunal ambulant chargé de découvrir et de poursuivre les hérétiques sur les navires. Ce tribunal fut organisé sous le nom d'Inquisition des galères d'abord, et ensuite sous celui d'Inquisition des flottes et des armées. Il y eut aussi l'Inquisition des douanes, chargée d'empêcher l'introduction des livres défendus.
Ainsi la religion servait de prétexte à toutes sortes d'intrigues et ne faisait que servir les passions des ambitieux et des despotes. Un fait curieux de cette époque fut le procès intenté au pape Sixte-Quint comme fauteur d'hérésie. Ce pontife avait fait publier une traduction de la Bible en italien et en avait recommandé la lecture comme devant produire le plus grand avantage pour les fidèles. L'Inquisition d'Espagne fit inutilement tout ce qu'elle put pour empêcher la publication de cette traduction et, après la mort de ce pontife, condamna la Bible Sixtine et, par conséquent, le pape, oracle infaillible de la foi.
Le règne de Philippe II fut l'époque la plus terrible de l'Inquisition en Espagne. Elle y commit les plus grandes cruautés. Il est vrai qu'en France Charles IX les surpassait toutes en une seule journée en ordonnant la Saint-Barthélemy.
Le tribunal de la foi n'était qu'un instrument entre les mains de ceux qui conduisaient les intrigues de la cour. Les inquisiteurs n'avaient aucun scrupule de falsifier et de changer les pièces authentiques, lorsque cette mesure convenait à leurs vues.
Le peuple, imbu d'erreurs dès l'enfance, habitué aux idées fausses, n'avait ni assez de courage pour combattre, ni assez d'autorité pour contester ; il craignait, du reste, trop les persécutions qui en auraient résulté ; si bien que cette abominable institution, tout impolitique qu'elle était, n'en continua pas moins l'exercice de ses forfaits avec la plus grande impunité. Les rois, s'ils n'étaient ses partisans, étaient trop faibles pour oser entreprendre aucune réforme. Ils n'osaient pas même soumettre ses jugements aux formes ordinaires de la procédure, afin de détruire le grand abus du secret.
Point de recours pour l'homme ou la femme soupçonnés d'une pensée un peu hostile à l'Église, ou d'une dévotion un peu tiède.
Malheur à celui qui ne se courbait pas avec respect devant toutes les superstitions, toutes les absurdités inventées par ces infâmes qui faisaient métier de violenter la conscience.


ÉVOLUTION ASCENDANTE DE LA FEMME
Deux voies sont ouvertes : l'une par laquelle la Femme va monter, l'autre par laquelle elle continue à descendre.
Toutes les institutions masculines sont contraires au progrès de l'esprit et nuisibles à la Femme, parce que toutes ont à leur base le mauvais principe, la force, qui tôt ou tard détruit la Justice et nie la Vérité.
C'est ainsi que la Féodalité, régime de force et d'iniquité, fut une occasion de chute pour la Femme qui vit, à la fin de ce régime, décroître sa capacité sociale et péricliter ses droits.
La Chevalerie elle-même dégénéra pendant les Croisades, et le preux chevalier fit de sa compagne, non la femme régénérée, mais la Prude à qui il veut encore imposer la violation de sa nature (Prude est le féminin de Preux), mettant du côté de la femme le devoir de chasteté que la Chevalerie avait imposé à l'homme.
Cervantes ridiculise la Chevalerie (1547-1616).
M. Henri Bouchot publia, en une superbe édition, une étude sur Les Femmes de Brantôme. On a dit que, dans Les Dames galantes, Brantôme avait publié un livre sans frein, sans pudeur et sans vergogne ; cependant, cet ouvrage forme un des monuments les plus précieux de notre vieille littérature, par la vérité avec laquelle y sont peintes nos mœurs telles que l'Italie nous les avait accommodées, avec cette dissolution, seule conquête que nous eussions faite sous Charles VIII, Louis XII et François Ier, dans le royaume de Naples et dans le Milanais. Cette corruption avait développé le goût des anecdotes scandaleuses et l'usage de mots graveleux, qui déjà, longtemps auparavant, s'étaient montrés dans les livres les plus sérieux, et pour lesquels Pic de la Mirandole ne faisait guère de façon en ses écrits. Du temps que Brantôme et la reine de Navarre écrivaient, les gravelures étaient à la mode et étroitement liées à tous les propos ; les gens de la cour et les bourgeois ne s'en faisaient faute, et on les rencontrait jusque dans les harangues des magistrats et les sermons des ecclésiastiques. Brantôme n'a donc fait que recueillir et rapporter ce qui était le sujet de tous les entretiens et le texte de tous les discours de son temps, et son mérite, c'est qu'il le fait sans songer à mal, tout naïvement, avec une indiscrétion ingénue et un abandon plein de charme et d'originalité.
Tout le monde parle des belles et honnêtes dames de Brantôme, mais on les connaît bien mal. Le livre de M. H. Bouchot nous les montre à la fois dans leurs portraitures et dans leurs mœurs vraies. Écrit tout entier sur documents intimes, il nous analyse à la fois le célèbre conteur et ses charmants modèles. La mission particulière de ces femmes nous est révélée, les causes multiples de leurs exagérations vicieuses nous sont expliquées. Nous les voyons ce qu'elles furent. C'est l'histoire psychologique d'une société, déduite librement et prouvée sans scrupules. Ce livre n'est point destiné aux enfants ; il parle cruellement à la façon des philosophes, tout en faisant bon marché des menteries et des gasconnades de Brantôme.
C'est toujours par cette égalité des sexes dans la morale que la vérité se perd, que l'injustice pénètre.
Mais, à côté des institutions masculines, la, société se développe, la Nature reprend ses droits, et, comme elle est toujours la plus forte, partout, dans tous les royaumes, on vit poindre les premières lueurs de l'émancipation féminine.
La Renaissance rendit à la Femme une grande place dans le monde. Mais c'est encore par des termes flétrissants que les auteurs du temps, et ceux qui plus tard les copient, parlent d'Elle. Les idées chrétiennes sont encore trop ancrées pour qu'on puisse, d'un coup, lui enlever le manteau d'infamie qui l'enveloppe. Un terme nouveau est introduit dans la langue : les hommes de cour, ceux que dans les temps modernes nous appellerions des arrivistes, sont appelés des courtisans ; les Femmes vont être appelées des courtisanes. (C'est sous François Ier que le mot courtisans se mit au féminin pour désigner les Dames de la cour.)
Dans le monde romain, une pléiade de Dames remarquables s'élève alors. On cite Tullia d'Aragona, Imperia, Isabelle de Luna, Camilla di Siena, Béatrice de Ferrare, qui étaient de fort nobles Dames, très affinées de mœurs et de langage, instruites, lettrées, et qui exerçaient une influence considérable sur le grand mouvement littéraire de cette époque. Grégorovius, le grand historien de la Rome médiévale, les appelle « les Muses des belles-lettres ». On les entourait, on les honorait, quoique, ouvertement, elles se missent en dehors de la morale chrétienne, au-dessus de l'opinion des sots, s'affirmant sans crainte, telles les anciennes Déesses. Naturellement, la critique tombait sur Elles, mais c'est fatal ; c'est ainsi que les mauvaises langues du temps, se jouant de l'honneur des femmes, et cherchant partout ce qui abaisse au lieu de voir ce qui élève, déclaraient que la Lorenzina favorisait les gentilshommes, la Béatrix, les prélats, la Laurona, les marchands, l'Ortega, les avocats et les procureurs, la Nicolasa, les Espagnols, la Madrena, les ducs, les marquis, les ambassadeurs, la Tullia, les jeunes...
Mais ce sont là les ombres jetées sur la grande lumière qui jaillit de l'esprit de ces Femmes qui furent les véritables inspiratrices du grand mouvement de la Renaissance en Italie (V. E. Rodocanachi, Courtisanes et Bouffons.).


ÉMANCIPATION DE LA FEMME EN ESPAGNE
Au XVIème siècle, au milieu des fureurs de l'Inquisition, une femme éminente s'élève en Espagne et arrive à conquérir une grande renommée. Dona Oliva Sabuco de Nantes fut une savante qui a laissé des ouvrages remarquables qui ont servi de modèle depuis à nombre de savants masculins. En 1587, elle publia Dialogo de la vera medicina. Dans ce livre, elle établit (avant Bichat qui devait reprendre son idée), la différence entre la vie organique et la vie de relation, et chercha l'unité physiologique dans le système cérébro-spinal (voir Menendez Pelayo La Sciencia Espanola, t. III, p. 434, p. 188.). Elle publia aussi un ouvrage intitulé Nueva filosofia de la naturaleza del hombre, dans lequel elle affirma l'origine végétale des animaux. On s'étonne qu'un livre pareil ait pu être publié à une époque de terreur où les dogmes ne pouvaient pas être discutés. C'est par un stratagème habile qu'elle arriva à mettre en lumière son ouvrage : elle le dédia au Roi Philippe II, qui, flatté de cette dédicace, lui accorda sa protection. Du reste, les inquisiteurs étaient gens trop illettrés pour comprendre la profondeur et les conséquences de pareils ouvrages.
Dona Oliva vint en éclaireur frayer la route que devaient suivre plus tard les Encyclopédistes. L'Espagne était alors à la tête de la civilisation et du progrès : Gomez Pereira avait formulé une méthode qui servit de base à celle de Descartes ; beaucoup des théories qu'on admire dans Leibnitz et même dans Pascal avaient été émises avant eux par Fray José de Seguenza ; Pujasol commença les études de craniologie, bien avant qu'existât Gall et sa phrénologie, ni Conti, ni Frossati ; Fray Juan de Los Angeles fut le précurseur de Fichte, et Caramuel, quoique restant dans les idées chrétiennes, exposa dans ses écrits beaucoup de la philosophie de Schopenhauer.


LA ROYAUTÉ DES FEMMES
Pendant que la France rejetait les Reines, l'Angleterre, plus avisée, les couronnait.
Marie Tudor, la première Reine régnante de l'histoire d'Angleterre, fut couronnée le 25 septembre.
Elle se rendit à Westminster, précédée de cinq cents cavaliers et suivie d'une brillante cavalcade de seigneurs. C'étaient les messagers officiels de la Reine, les huissiers, les chapelains, les gardes du corps, les officiers de la Couronne, les chevaliers du Bain avec leurs robes violettes, les deux rois d'armes, les ambassadeurs, etc. La Reine était assise sur un chariot en forme de litière traîné par six chevaux recouverts de draps d'or. Elle portait une robe « à la française » et, sur la tête, un cercle d'or pur formant une coiffure tellement massive que d'instant en instant elle se trouvait forcée d'appuyer sa tête sur ses mains.
La reine Elisabeth fut couronnée avec un cérémonial aussi pompeux.
Elisabeth d'Angleterre fut cruelle et vindicative ; mais elle possédait au plus haut point l'art de régner, et c'est de son règne que date la grandeur anglaise.
En Espagne aussi, nous voyons les Femmes régner. Mais ce pays perverti par la richesse, le luxe, les intrigues de cour et le Catholicisme, donna à l'Europe le triste spectacle d'une Reine martyrisée.
Jeanne de Castille, fille de Ferdinand le Catholique, femme de Philippe le Beau et mère de Charles-Quint, fut déclarée folle par son père, ce père si catholique, qui la fit enfermer et torturer pour s'emparer du gouvernement de ses États, à la mort de son mari. Charles-Quint, son fils, au lieu de délivrer et de réhabiliter sa mère, persista dans le même mensonge pour continuer à régner à sa place.
Les mauvais traitements infligés à Jeanne, d'après les ordres donnés à ses geôliers par son père et par son fils, la jetèrent dans un état de faiblesse et de terreur qu'on présenta comme une maladie mentale pour justifier son incarcération. Elle mourut en 1555.
Ces deux monarques étaient donc deux monstres, le fils surtout. Cette tache dans l'histoire a tourmenté les hommes, qui, depuis, ont voulu justifier leur sexe en affirmant la folie de Jeanne.
Un érudit prussien, M. Bergenroth, a essayé de prouver que la démence de la reine Jeanne de Castille ne s'était manifestée que longtemps après la mort de son mari, et qu'en 1521, cette princesse était encore en possession de ses facultés.
Un Français plus misogyne, M. Aloïs Heiss, a réfuté la thèse soutenue par M. Bergenroth dans un mémoire communiqué à l'Académie des Inscriptions. Voici les faits qu'il a voulu établir et qui peuvent servir de conclusion à son travail :
1° La reine Jeanne de Castille donna des symptômes non équivoques de sa démence dès 1503 ; l'année suivante, cette folie était déclarée officiellement dans le testament de la reine Isabelle, sa mère ;
2° Les violences que les gouverneurs de sa maison exercèrent sur elle ont été singulièrement exagérées. Leur unique but était d'ailleurs de l'empêcher de mourir de faim en l'obligeant à prendre une nourriture que, dans sa folie, elle refusait obstinément ;
3° Si Charles-Quint a continué de séparer sa mère du monde, c'est parce que cette infortunée princesse était sujette à des crises nerveuses pendant lesquelles elle perdait complètement conscience de son rang et de sa dignité.


INVENTIONS NUISIBLES
À côté des progrès utiles, nous voyons apparaître les inventions dangereuses qui vont favoriser la guerre.
Le prince Malatesta inventa la bombe en 1547. Dix ans plus tard, en 1558, nous voyons le militarisme prendre sa forme moderne ; cette date est celle de l'année où fut créé le premier régiment de France.
Les armées furent d'abord composées de simples bandes de pillards de profession, ou de vilains qui devaient, dès que le ban était battu, comparaître en armes pour « la terre garder ».
Le premier, Charles VII prit en mains le commandement suprême des compagnies de guerre et imagina la création d'une armée nationale.
Dès lors, il y eut dans chaque village un archer qui, en échange d'une solde de 4 francs par mois, devait être continuellement armé. Et dès lors apparurent dans les usages militaires les revues, ou pour mieux dire les « montres », car c'est ainsi qu'on appelait alors ces sortes de cérémonies.
Les archers disparurent peu après, mais les « montres » subsistèrent.
En principe, elles devaient avoir lieu tous les mois. Mais, comme c'était à cette occasion qu'on payait les hommes, la plupart du temps, on fixait le mois à quarante-cinq jours.
C'était un moyen comme un autre de se tirer d'embarras quand le Trésor était trop obéré.
Sous François Ier, en dehors des « montres » ordinaires, il y eut quatre grandes revues chaque année.
Deux d'entre elles étaient passées en « armes », c'est-à-dire avec armure, et deux autres en « robes », c'est-à-dire avec pourpoint et manteau.
Ces habitudes varièrent peu sous les règnes qui suivirent, et, comme par le passé, les troupes furent fort irrégulièrement convoquées à parader devant leurs chefs, faute d'argent pour les payer.
C'est ce qui explique un jeu de mots de ce soldat d'Henri IV, à qui le roi vert-galant demandait un jour l'heure qu'il était : « Je n'en sais rien, dit-il, il y a plus de trois mois que je n'ai vu de montre. »
A partir de Louis XIV, tout fut changé.
Les hommes reçurent leur solde régulièrement, et la « revue » se substitua à la « montre ».
La plus brillante de ces revues eut lieu à Coudun, aux environs de Compiègne, en 1698, en l'honneur du jeune duc de Bourgogne qu'on initiait à l'art militaire.
Soixante mille hommes de toutes armes prirent part à cette fête militaire, sans précédent dans l'histoire.
Les troupes étaient disposées sur deux rangs, dans leur ordre de bataille. Près du centre se trouvaient, en arrière, l'artillerie et le quartier du roi. Tout autour du village, des installations de petits marchands. La prise simulée de Compiègne devait précéder la revue générale des troupes. Ce siège fut établi selon les règles de la stratégie militaire du temps. La place, défendue par M. de Crénan, fut entourée de lignes de tranchées, de batteries, de sapes.
Après le combat, la revue commença.
Tous les soldats étaient habillés de neuf.
Le roi, penché sur sa chaise à porteurs, examinait avec beaucoup d'attention le défilé des troupes.
Mme de Maintenon était à ses côtés, et écoutait avec attention les explications que le roi lui donnait de temps en temps sur la marche et le mouvement des troupes.
Après la revue, Louis XIV, enchanté, fit distribuer des gratifications à tous les officiers. Pour sa part, le maréchal de Boufflers reçut cent mille livres.
Dès que les hommes reçurent une solde régulière, ils furent appelés « soldats ».
On les appelait aussi « soudards », parce qu'ils étaient « soudoyés » ; c'était un métier méprisé, et, en effet, quoi de plus méprisable que de recevoir de l'argent pour tuer des hommes ?
C'est pour réagir contre le mépris que les souverains, qui avaient besoin de troupes pour les défendre, mirent l'idée d'honneur à la place de l'idée de mépris.
C'est depuis que le militarisme fut organisé que l'on vit des monarques aller jusqu'aux derniers excès dans le mal. Tel Christian II, roi de Danemark, qui monta sur le trône en 1513 et fut appelé le Néron du Nord ; tel aussi Ivan le Terrible, qui régna en Russie à partir de 1533 et soumit Kazan et Astrakan.
Voilà les deux pouvoirs constitués : le sacerdoce et le militarisme.


L'AUTORITÉ MORALE
Singulier pouvoir de l'atavisme moral, qui attache à l'autorité une vénération qui ne fut méritée qu'au début des sociétés humaines !
Quand les papes arrivaient au pouvoir après toutes sortes de crimes commis pour acheter la tiare, tout le monde s'inclinait devant ces monstres, ils devenaient des Saints-Pères ; on vénérait en eux le pouvoir moral sans se soucier de l'homme qui l'exerçait et qui était caché par la robe sacerdotale, la sainte robe de la Femme volée par le prêtre ! Et c'est toujours la Robe qui continua à représenter symboliquement la puissance du Bien, c'est la Robe qu'on vénère. Mais comme ils la portaient mal et devaient y être mal à l'aise, ces hommes qui ne pensaient qu'à guerroyer, eux qui portaient les armes sous la soutane et qui, pour donner un saint prétexte à leurs instincts de guerre, inventèrent les Croisades... qui dépeuplèrent l'Europe, qui firent les guerres de religion, deux mots qui hurlent de se voir accouplés, qui provoquèrent les massacres de Mérindol, de Cabrières, de la Saint-Barthélemy, d'Irlande, ceux des Vaudois et des Albigeois, des Cévennes, et enfin les horreurs de l'Inquisition !
Pendant ce temps-là, que devenait la vraie religion, le lien qui unit l'homme à la femme, et la pensée qui élève l'esprit dans la vie intellectuelle ?
Elle était persécutée et condamnée dans Abélard, dans Arnaud de Brescia, dans Ramus, dans Vanini, dans Galilée, dans Érasme, dans Etienne Dolet, dans Robert Estienne, etc., etc., ou bien elle était obligée à l'émigration, comme cela arriva après la révocation de l'Édit de Nantes.
Le prêtre a su s'entourer du respect dû à la femme, sa robe, sa face rasée, toute sa personne empreinte d'une féminité factice ont trompé les hommes, qui avaient au fond de l'esprit l'atavisme du respect pour le sacerdoce parce que d'abord il fut féminin.


DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
LES VICTIMES DE L'ÉGLISE
La persécution continue dans le XVIIème siècle.
Voici, d'abord, un échafaud dressé à Toulouse pour Lucilio Vanini, le 9 février 1619. Né près de Naples, comme Giordano Bruno, comme lui il avait beaucoup couru le monde, faisant toutes sortes de métiers. Sa mauvaise étoile le conduisit à Toulouse où régnait l'Inquisition. Il avait écrit plusieurs ouvrages de philosophie qui le rendirent suspect, et, après un long procès, des confrontations de témoins et des débats contradictoires, il fut déclaré atteint et convaincu d'athéisme.
C'est en défendant son système sur la nature de Dieu devant le Parlement de Toulouse que, pour démontrer sa croyance, il ramassa une paille et partit de là pour établir l'invincible nécessité de la Providence. Toute son éloquence ne put le sauver. On le traîna sur la place du Salin ; on l'enchaîna au bûcher, on lui ordonna de tirer la langue et on lui entra le forceps jusqu'à la gorge pour l'extraire jusqu'à la racine, après quoi il fut livré au feu et ses cendres dispersées au vent.
Quelques années après, en 1633, Galilée (1564-1642) dut prononcer à genoux la rétractation suivante : « Moi, Galilée, âgé de 69 ans, ayant devant les yeux les saints Évangiles, que je touche de mes propres mains, j'abjure, je maudis et je déclare l'erreur et l'hérésie du mouvement de la Terre. »
Et c'est en se relevant pour retourner dans sa prison, qu'il dit : « E pur si muove » (Et pourtant elle tourne).
Descartes (1596-1650), malgré sa soumission au sacré tribunal de l'intellect, vit ses Méditations mises à l'Index et condamnées par les Facultés de l'Université et ensuite par la Sorbonne elle-même ; il fut obligé de s'exiler en Hollande.
Le vrai législateur de la pensée moderne est un génie essentiellement français, René Descartes. On peut, sous bien des rapports, corriger ses enseignements, les compléter sous d'autres ; mais on devra retourner à ce qui en fait la substance et l'esprit : « Je pense, donc je suis. » Ce qui revient à affirmer que la vérité se fait reconnaître à sa propre clarté et que la pensée doit être libre pour être souveraine, souveraine d'elle-même et du monde !
Newton (1642-1717), qui était très dévot et lisait constamment la Bible, est le seul savant qui ne fut pas persécuté. Est-ce parce que toutes ses théories sont fausses (voir l'article intitulé Cosmogonie) et qu'un intérêt secret crée une solidarité entre les esprits faux ?... Cependant, en Espagne, jusqu'en 1771, l'Université de Salamanque refusa de laisser enseigner les théories newtoniennes.
Au XVIIème siècle, l'accusation de sorcellerie était encore très fréquente. Pour se débarrasser des gêneurs, l'Église avait des moyens qui révèlent sa douceur, sa bonté évangélique ; les moyens employés pour convaincre un accusé du crime de sorcellerie étaient le séjour prolongé dans des cachots sombres et humides, la torture, la double question. Il y avait aussi des indices révélateurs. Si un inculpé supportait sans brûlure le contact d'un fer chaud dans le creux de sa main, si le barbier ou le chirurgien attitré, après lui avoir rasé la tête, y enfonçait une pointe sans qu'il la sentît, c'était une preuve irréfutable. C'était là le stigmate du maudit ! Avoir la main calleuse ou le cuir chevelu insensible suffisait ! En 1577, le Parlement de Toulouse avait envoyé au bûcher quatre cents femmes sur lesquelles on avait relevé le stigmate, c'est-à-dire une place insensible sur un point quelconque du corps. En 1611, Louis Gaufridi fut brûlé vif pour la même raison. En 1616, un paysan berrichon, Barthélémy Mainguet, sa femme et une de leurs amies furent pendus et étranglés pour le même motif, non sans avoir été admonestés par des religieux. Les exemples pullulent. Il est bon, de temps à autre, de les remettre sous les yeux du peuple.


LES SORCIÈRES D'HERBIPOLIS
Le Père Frédéric Spée était un des rares ecclésiastiques chez qui la conscience se révoltait contre les horribles crimes de l'Église, et qui essaya? mais sans succès, de les empêcher. Son cas est intéressant.
Il était évêque d'Herbipolis ou Wurzbourg, où, avec une fréquence déplorable, se présentaient les causes criminelles concernant les sorcières, causes toujours suivies de supplices. Cet évêque était très renommé pour ses études théologiques et sa grande piété. C'est lui qui était chargé d'exhorter les hérétiques à la pénitence, de les confesser et de les accompagner au lieu du supplice, où sa mission l'obligeait encore à leur offrir de pieuses exhortations, jusqu'au moment où ces misérables victimes rendaient le dernier soupir.
On savait que ce savant évêque était plus jeune qu'il ne paraissait ; ses cheveux blanchis prématurément lui donnaient un air vénérable qui trompait sur son âge réel. Un jour, un chanoine de son diocèse, le Père Jean-Philippe Schœnborn, lui demanda la cause de cette anomalie. L'évêque répondit que ce qui l'avait fait blanchir ainsi, c'était le supplice des sorcières qu'il avait dû assister. Ces malheureuses, condamnées pour crime de magie, étaient toutes innocentes du délit qu'on leur imputait, mais, cédant à la force des tourments, elles confessaient le crime dont elles étaient faussement accusées, et persistaient dans l'aveu pour ne pas être renvoyées à la torture. Mais dans le secret de la confession, qui leur assurait la sécurité des aveux, leur terreur tombait et elles disaient leur innocence ; toutes mouraient en accusant l'ignorance et la malice de leurs juges, en gémissant douloureusement dans les supplices et en appelant la Justice Divine, celle qui ne se trompe pas. L'évêque ajouta que la vue de ces malheureuses, qui mouraient ignominieusement, lui causait une profonde tristesse, et que c'est ce terrible spectacle, si souvent répété, qui l'avait blanchi avant l'âge. (Ce récit est extrait d'une lettre de Leibnitz.)
Toutes les expéditions des hommes, toutes leurs entreprises sont des occasions de meurtres.
L'Amérique est découverte ; on en tue les habitants.
Luther, Calvin, veulent réformer la religion ; on se tue à cette occasion.
De Thou disait : « On peut par extraordinaire sortir absous du Saint Tribunal, mais on en sort toujours ruiné. »
L'Inquisition arracha par la terreur plus de 3 milliards de valeurs, qui valent plus de 11 milliards d'€uros d'aujourd'hui. Joachim Piéron, qui vivait au XVème siècle, calcula que, dans le cours de la croisade contre les Cathares, un million d'êtres humains fut tué, toute l'élite intellectuelle.


LES COUVENTS
Les Jacobins continuaient à s'agrandir.
Suivant la tradition monastique, une aimable licence régnait dans la maison de saint Dominique ; des gens mal intentionnés voulaient y porter remède ; les Jacobins résistèrent à tout, même aux ordres royaux. La force matérielle dut être employée.
Comme toujours, ces moines paillards étaient tout frémissants de fanatisme ; le vieux levain des cruautés albigeoises reparut en eux lors de la Ligue, qui eut là sa place forte et son sanctuaire.
Les Jacobins élevèrent, en plein air, au milieu de leur cloître, un hurloir d'où, le poignard en main, l'écume aux lèvres, aboyaient leurs prédicants. C'est dans cette fournaise que fut exalté le fanatisme de Jacques Clément.
En France, diverses réformes donnèrent naissance à des congrégations spéciales, telles que celle du Saint-Sacrement, fondée à Avignon en 1636, et celle des Jacobins de Paris, installée en cette maison dont la façade existe encore dans une rue voisine du marché Saint-Honoré, et où tint séance le fameux club, pendant la Révolution.
Les couvents d'hommes étaient des lieux où régnait le plus grand désordre, où les disputes, les rivalités amenaient des scènes de violence ; on y jouait du couteau et il s'y commettait des horreurs. Saint Romuald, saint Benoît d'Amiens, saint Bernard d'Abbeville furent obligés de s'enfuir pour ne pas être assommés par les moines. Saint Jean de la Conception fut enchaîné et emprisonné par les Trinitaires. Saint Berchaire fut tué d'un coup de couteau, Saint Erminod fut assommé à coups de bûches ; saint Agan, abbé de Lérins, eut la langue coupée et les yeux crevés, etc., etc.
Dans la procession-bouffe, où moines troussés, salade en tête, pertuisane au dos, paradaient à côté de demoiselles dévotes, ayant mis bas par humilité robes et jupes, « s'embrassant en pleine rue et se léchant le morveau », les Jacobins jouèrent le principal rôle.
Pendant la Fronde, la populace se rua dans l'école de théologie du couvent pour y frapper de trois coups de poignard le portrait de Mazarin.
Les moines avaient fondé la confrérie du Rosaire, que protégea si fort Louis XIII, pour amener à leur moulin à prières la pluie d'or des faveurs royales.
Les couvents de femmes étaient établis près des couvents d'hommes.
À Genève, après l'abolition des couvents, on trouva des chemins souterrains qui permettaient aux Cordeliers de se rendre, sans être vus, dans des couvents de femmes. De même à Lausanne.
Dans la confession générale et testamentaire de Madeleine Bavent, il est raconté que « le couvent de Saint-Louis de Louviers était un abîme inouï de dépravation. Les religieuses qui passaient pour les plus saintes, les plus parfaites, les plus vertueuses, se dépouillaient toutes nues, dansaient en cet état, y paraissaient au choeur et allaient au jardin. Ce n'est pas tout, on nous accoutumait à nous tomber les unes les autres impudiquement et, ce que je n'ose dire, à commettre les plus horribles péchés contre nature. » Le directeur, Pierre David, leur disait qu'il fallait détruire le péché par le péché, et, pour imiter l'innocence de nos premiers parents, rester nus comme eux. Les religieuses se présentaient à la confession nues jusqu'à la ceinture.
Le successeur de Pierre David, Mathurin Picard, poussa le libertinage encore plus loin. L'autel servit de siège à la débauche, et l'hostie consacrée, collée sur un morceau de parchemin découpé au centre Le reste ne pourrait être raconté, même en latin (1).
Le Parlement de Rouen, par arrêt du 21 août 1647, condamna le curé Picard à être brûlé vif.
La morale de ceci, c'est que la communion, qui est le symbole de l'union des sexes, a toujours servi de prétexte à des obscénités depuis que, voulant supprimer de la Nature la vraie communion, c'est-à-dire l'union naturelle de l'homme et de la Femme, on a prohibé les fonctions normales, ne permettant plus que le simulacre incompris.
Les couvents jouent un grand rôle dans les aventures de cette époque, puisque ce sont, en réalité, des prisons de femmes, de ces femmes que les laïques appellent des courtisanes et les prêtres des repenties, manière de désigner les femmes qui restent dans la nature féminine, en dépit de l'Église qui a créé un type de femme hors nature qu'elle impose comme modèle à imiter, et que suivent les sottes ou les craintives, croyant ainsi être plus méritantes, sans comprendre que ce qu'elles méritent par leur abjecte soumission, c'est le mépris des esprits sains. Du reste, cette soumission n'est en réalité qu'une affreuse hypocrisie livrant la Femme au prêtre.
Mais l'hypocrisie est un voile percé ; à travers les trous, on aperçoit toujours ce qu'on a voulu cacher ; du reste, le naturel de l'homme est là qui reprend toujours le dessus. C'est pour cela que le prêtre, après avoir attribué ses sabbats à ses ennemis, les recommence dans ses couvents, dans ses églises, là où ils ne peuvent pénétrer, et, cette fois, nous le prenons en flagrant délit, il a oublié d'ôter sa soutane, il lui sera impossible de mentir ; c'est lui qui célèbre la Fête des Fous, lui qui officie à la Messe Noire. Il aime les profanations. Il suffit qu'une chose soit déclarée sainte pour qu'il cherche à la profaner. Le mot profane, du reste, s'applique à l'homme, il est l'antithèse du mot sacré qui s'applique à la Femme.
(1) Dans le tome V de la Mystique de Gôrres, on lit : « Ces prêtres vont quelquefois, dans leur scélératesse, jusqu'à célébrer la messe avec de grandes hosties qu'ils coupent ensuite au milieu, après quoi ils les collent sur un parchemin arrangé de la même manière, et ils s'en servent ensuite d'une façon abominable pour satisfaire leurs passions. » (Voir Là-Bas de Huysmans, p. 99, La sodomie divine.)


LES JÉSUITES
Les Jésuites étaient devenus puissants.
En 1679, on imprima à Rome le catalogue de leur Ordre. On y trouve 35 provinces, deux vice-provinces, 33 maisons professes, 579 collèges, 48 maisons de probation, 88 séminaires, 160 résidences et 106 missions, le tout contenant 17.655 Jésuites.
Si nous voulons savoir comment en un siècle ils sont arrivés à une si grande fortune, consultons leurs Instructions secrètes, et nous y trouverons le secret de la méthode employée : c'est l'exploitation des femmes, tout comme les Chrétiens primitifs ; l'esprit chrétien n'a pas changé.
Ces Instructions secrètes, Monita Secreta furent longtemps manuscrites dans la Société. C'est en 1661 qu'elles furent imprimées pour la première fois à Paris.
Le manuscrit le plus célèbre est celui du P. Brothier, dernier bibliothécaire des Jésuites avant la Révolution.
Diverses éditions en ont été données, notamment en 1824 et en 1845.
On lit dans l'édition de 1824 :
« Dans les guerres religieuses dont l'Allemagne fut le théâtre, plusieurs collèges de Jésuites furent pris et pillés par les Réformés. On trouva dans leurs archives des exemplaires manuscrits des Monita secreta, et deux éditions presque contemporaines de celle de Paris eurent lieu à la fois : la première, sous la rubrique de Prague, la seconde, sous celle de Padoue. Cette dernière est imprimée sur parchemin et fait suite aux Constitutions de la Société de Jésus. »
En voici quelques extraits :
I. Comment les Pères de la Société pourront acquérir et conserver la familiarité des princes, des grands et des personnes les plus considérables.
1° Pour s'emparer de l'esprit des princes, les nôtres feront bien de s'insinuer adroitement, par tierces personnes faisant pour eux des ambassades d'honneur favorables, chez les autres princes et rois, mais surtout auprès du pape et des plus grands monarques. De la sorte, ils pourront se recommander, eux-mêmes et la Société. C'est pourquoi l'on ne doit destiner à cela que des personnes fort zélées et très au courant de ce qui se tient à nôtre Institut.
2° On gagnera facilement les princesses par leurs femmes de chambre. Or, dans ce but, il faut entretenir leur amitié, car, avec elles, on aura partout l'entrée, et jusque dans les choses les plus secrètes des familles.
II. Sur les biens.
Que les nôtres, au début, se gardent bien d'acheter des fonds ; mais, s'ils en ont acheté quelques-uns bien situés, que ce soit sous les noms empruntés d'amis fidèles gardant le secret, pour que notre pauvreté paraisse davantage, et que les biens-fonds, voisins des lieux où nous avons des collèges, soient assignés à des collèges éloignés. De cette façon, les princes et les magistrats ne pourront jamais savoir au juste à quoi se montent les revenus de la Société.
III. De la façon de gagner les veuves riches.
1° Que l'on choisisse, à cet effet, des Pères avancés en âge, d'une complexion vive et d'agréable conversation. Qu'ils visitent ces veuves, et, dès qu'ils leur verront de l'affection pour la Société, qu'on leur en offre alors les oeuvres et les mérites. Si ces veuves les acceptent et commencent à visiter nos églises, qu'on leur donne un confesseur par lequel elles soient bien dirigées, de manière à ce qu'elles persévèrent dans l'état de viduité, dont il louera les avantages et le bonheur, leur promettant et les assurant que, de la sorte, elles auront un mérite éternel, outre un moyen certain d'éviter le purgatoire.
2° Que le même confesseur les amène à vouloir embellir un oratoire ou chapelle en leur maison, pour y vaquer à la méditation, à des exercices spirituels, afin d'éviter la conversation et les visites de ceux qui pourraient les rechercher. Bien qu'elles aient un chapelain, que les nôtres ne laissent pas d'y aller célébrer la messe, et leur faire à propos des exhortations ; puis, qu'ils tâchent de tenir le chapelain sous eux.
3° Il faut, avec prudence, et, pour ainsi dire, insensiblement, changer ce qui touche à la direction de la maison, de façon que l'on ait égard à la personne, à ses affections, à sa dévotion, puis au lieu même,
4° Il faut surtout éloigner les domestiques (mais peu à peu) qui n'ont point de commerce avec la Société. S'il en faut substituer d'autres, l'on doit recommander alors des gens qui dépendent ou veulent dépendre à l'avenir des nôtres ; car, de la sorte, on nous fera volontiers part de tout ce qui se passe au sein de la famille.
5° Que le but du confesseur soit d'amener tout doucement la veuve à dépendre absolument en tout de ses conseils, à n'en jamais chercher d'autres, et, à l'occasion, qu'il lui fasse bien comprendre et sentir vivement qu'en cela gît l'unique ou seul vrai fondement de son progrès spirituel.
6° On lui fera des remontrances relatives aux avantages de l'état de veuve, aux incommodités du mariage, alors surtout qu'on le réitère, ainsi que les dangers auxquels l'on s'expose, et ce qui la concerne en particulier.
7° Il faut aussi provoquer avec adresse, et de temps en temps, des partis pour lesquels on sait bien que la veuve a de la répugnance ; et, si l'on croit que certains lui plaisent, qu'on lui représente leurs mauvaises mœurs, afin de lui susciter du dégoût, en général, pour les secondes noces.
8° Il faut, sous prétexte de l'unir plus étroitement à Dieu, l'empêcher de fréquenter les hommes, et de se divertir même avec ses parents et alliés. Quant aux ecclésiastiques par lesquels la veuve sera visitée, ou qu'elle ira voir, si l'on ne peut les exclure, au moins qu'ils soient de ceux recommandés par les nôtres ou dépendent d'eux.
9° Quand on en sera venu là, l'on devra porter insensiblement la veuve à des bonnes oeuvres, surtout aux aumônes, qu'elle ne fera néanmoins que sous la direction de son père spirituel ; car il est important de mettre à profit, avec discrétion, le talent spirituel, montrant que les aumônes mal employées sont souvent la cause ou l'entretien de divers péchés.
Qu'on ne s'étonne pas qu'avec de pareils principes la jeunesse élevée par les Jésuites soit tombée dans une si grande dépravation.
Un des leurs, le cardinal Robert Bellarmin, savant théologien de l'Ordre des Jésuites, neveu du pape Marcel II, et bibliothécaire du Vatican en 1605, a dit : « Il n'y eut plus ni sévérité dans les tribunaux ecclésiastiques, ni discipline dans les mœurs du clergé, ni connaissance des choses sacrées, ni respect des choses divines ; il ne resta enfin presque plus de religion. »


LES JANSÉNISTES
Jansénius, théologien hollandais (1585-1638), évêque d'Ypres, émit une doctrine sur la grâce qui prit son nom.
L'impuissance de la raison masculine à concilier dans une formule intelligible le libre arbitre de l'homme et la toute-puissance divine tourmentait les philosophes, comme toutes les questions devenues surnaturelles par suite du changement de sexe de la Divinité.
Un double courant d'opinion s'était manifesté comme en toutes les discussions de ce genre, l'un en faveur de l'omnipotence divine, l'autre en faveur de la liberté de l'homme. La question de la grâce est le point de contact et de rencontre des deux théories, en apparence inconciliables.
Cette question a été, à toutes les époques, le champ clos des plus ardentes disputes théologiques.
Comment comprendre la grâce divine conférée à l'homme, si la Divinité n'est plus la Déesse, si cette grâce, qui élève et sanctifie l'homme, n'est plus octroyée par la Femme aimée, divine ?
Les théologiens, qui avaient supprimé la Femme de la religion, discutaient gravement sur un de ses attributs sans rien comprendre eux-mêmes de ce qu'ils disaient, la question devenant incompréhensible.
Le Jansénisme ajoutait à sa doctrine un régime de vie, une discipline morale et, ajoutons à sa louange, une protestation contre les mœurs de la cour et de certains membres du haut clergé, et non des moins influents.
Cette discipline émanait d'une femme, la Mère Angélique, qui, comme tant d'autres de ses devancières, apporta sa contribution à la moralisation du Christianisme. Elle imposa une règle laborieuse et sévère qui était en opposition avec la licence scandaleuse de beaucoup de couvents d'alors. Autour d'elle se groupa à Port-Royal des Champs une phalange d'élite, parmi laquelle se trouvaient Pascal, Arnauld, Lemaistre, Nicole, Mme de Longueville. C'est là que fut élevé Racine.
Le Jansénisme, condamné en 1659 par Innocent X, n'a survécu aux persécutions que parce qu'il avait des racines profondes dans l'âme humaine. En effet, dans ces deux mots : la grâce et la prédestination, on retrouve tout le dogme antique.
L'homme reçoit la grâce féminine (divine), mais tous les hommes n'en sont pas favorisés ; il y en a parmi eux qui y sont prédestinés, c'est-à-dire qui possèdent en eux les qualités morales et intellectuelles qui les font aimer.
Cette doctrine se rapprochait trop des sentiments de la Nature pour ne pas être empreinte d'une extrême prudence, d'une défiante réserve, car ce que l'homme craint le plus, c'est la Vérité absolue, la Nature dévoilée.
Cependant, les familles qui adoptèrent la doctrine janséniste comme un lambeau de la vérité antique, la transmirent des pères aux enfants, tel un patrimoine inaliénable et sacré, d'autant plus sacré même que les ancêtres avaient souffert pour elle ; elle créait des habitudes de vie, une éducation supérieure qui procédaient de scrupules de conscience et de règles de conduite que la Vérité fait renaître, et qui, une fois acquises, ne s'altèrent pas facilement, se fortifient plutôt dans les âmes repliées sur elles-mêmes dans les temps de persécution.
Pour comprendre la façon dont les Jansénistes étaient considérés, il suffit de comprendre ce mot dit en 1752 par les Jésuites de Trévoux : « Janséniste, se dit de ceux qui affectent une grande sévérité dans leur manière de vivre et une grande austérité dans leurs mœurs et dans leur doctrine. » Et les Pères de Trévoux ajoutaient : « Se dit encore d'un homme opposé aux Jésuites. Dans ces deux sens, le mot de Janséniste n'est point un terme propre ni sérieux. »
C'est parce qu'ils étaient ainsi considérés que Messieurs de Port-Royal imposaient « le silence respectueux » à leurs religieuses. Toujours la Vérité se tait en face du mensonge qui tonne, et c'est ainsi que triomphe le Mal.
Cependant, l'illustre pléiade de Port-Royal fit naître un courant de sympathie intellectuelle et morale, qui dura longtemps, qui dure encore parmi leurs descendants et leurs continuateurs, qui cependant ont fait dévier l'idée primitive de la doctrine au point de ne plus même la connaître.


LA RÉFORME EN AMÉRIQUE
L'idée de transporter la Réforme en Amérique fut conçue par l'amiral de Coligny qui, sous le règne d'Henri II, avait fait une tentative sur le Brésil. Un chevalier de Villegagnon y fut envoyé. Calvin lui-même s'intéressa à l'entreprise, mais les pasteurs qu'il y fit passer l'empêchèrent de réussir. Ils divisèrent, par leurs controverses, la colonie naissante, qui fut détruite par les Portugais.
Une autre colonie envoyée par Coligny fut détruite par les Espagnols, en 1564.
Ce sont les Luthériens qui réussirent à propager la Réforme dans le Nouveau Monde, et les Anabaptistes qui changèrent tout à coup d'attitude, devenant aussi doux qu'ils avaient été furieux, et, cédant à un nouvel esprit, devinrent les plus pacifiques des hommes.
Les hommes passent toujours d'un extrême à l'autre, parce que, leur conduite amenant des critiques et des reproches, ils se jettent dans l'opposé de ce qui les a fait critiquer. C'est ainsi que leur conduite ultime, et définitive, n'est souvent qu'une réaction contre des accusations méritées ; c'est avec ces réactions qu'on fait marcher le monde.
Des Anabaptistes sont sortis les Hernutes ou Frères Moraves et les Quakers ou Frères unis, établis surtout en Angleterre, mais qui s'en allèrent par essaims en Amérique.


LA ROYAUTÉ CONTRE LE PROTESTANTISME
Lorsque François 1er et les rois ses successeurs persécutaient les Protestants, ils ne les poursuivaient pas tant comme sectateurs de Luther et de Calvin que comme sujets rebelles à leurs lois. Ces lois avaient été promulguées contre eux, et ils s'exposaient, en les enfreignant, aux peines qu'elles infligeaient. Ces monarques agissaient ainsi dans leurs attributions, et ne sortaient pas des droits de leur couronne. Mais, lorsqu'une guerre civile eut éclaté, que les deux partis se furent légalement reconnus, d'abord en se combattant à armes égales et ensuite en stipulant des conditions de paix, ces conditions, librement acceptées de part et d'autre, lièrent autant les rois que les sujets, et il ne fut plus permis à aucun d'eux de les rompre sans commettre un parjure. Voilà la raison, assez peu connue, qui met une grande différence entre des actions qui paraissent les mêmes. C'est pour ne l'avoir pas observée que des écrivains, d'ailleurs estimables, n'ont pas conçu pour le massacre de la Saint-Barthélémy toute l'horreur que ce massacre doit inspirer. Ils l'ont vu du même œil que ceux dont François 1er fut coupable ; mais la position n'était pas la même. François n'avait rien promis ; au contraire, il avait menacé ; tandis que Charles IX, ayant reconnu le parti protestant en signant avec lui un traité de paix, devenait un parjure en le violant comme il fit. Le massacre de la Saint-Barthélémy ne fut donc pas un acte royal purement criminel, un coup d'État ; ce fut un exécrable assassinat.


LES GUERRES DE LA FRONDE
La Fronde, guerre civile, sous la minorité de Louis XIV et le gouvernement de Mazarin, se termina par le triomphe de la royauté (1648-1653), juste deux siècles avant la révolution de 1848.
La cour fit arrêter, le 25 août 1648, le conseiller Broussel, qui avait poussé le Parlement à « déchirer le voile qui couvre le mystère de l'État » et à refuser les nouveaux impôts. C'est là que commença l'émeute qui ébranla le trône du jeune Louis XIV. L'insurrection éclate, les barricades hérissent les rues ; la cour, prise de peur, cède ; Broussel revient, « porté jusqu'à son domicile sur la tête du peuple avec des acclamations incroyables, aux cris de : Vive la République et la Réunion du Parlement ! »
On sait comme le mouvement populaire de la Fronde, si grave dans son origine, où les Parisiens avaient montré tant d'ardeur et de dévouement, dégénéra, grâce à l'immixtion de la noblesse cupide et ambitieuse, en une mutinerie dérisoire, où il n'y eut de sérieux que les placards « qui ne parlaient pas moins que de se défendre du roi et d'établir une république comme celle d'Angleterre ».


RÉVOCATION DE L'ÉDIT DE NANTES (22 octobre 1685)
L'Édit de Nantes était la conséquence d'un traité de paix conclu en 1575 ; il avait été renouvelé en 1598. Louis XIV s'arrogea le pouvoir de le révoquer, alors que cette révocation ne dépendait pas de lui. C'était déclarer la guerre à ses sujets, et par conséquent autoriser leur rébellion.
Ce fut, dit-on, la dévote Mme de Maintenon qui suggéra au roi l'idée de cette révocation. Les femmes, en effet, étaient tout acquises à l'Église depuis que les agissements jésuitiques dont nous avons parlé s'étaient infiltrés dans la haute société. La reine Anne d'Autriche, du reste, se distinguait entre toutes pour son dévouement au Catholicisme (1).
Quoi d'étonnant que Louis XIV, vivant dans ce milieu, en subît l'influence ? C'est pour apaiser sa conscience catholique, dit-on, qu'il employa au commencement de son règne un système de persécution qui n'allait pas, il est vrai, jusqu'à la violence, mais qui cependant avait pour but de mortifier les Protestants de mille manières. Cependant, cette modération apparente se changea peu à peu en une véritable persécution, qui finit par devenir aussi cruelle que l'avaient été celles des siècles précédents, et qui aboutit finalement à cette révocation de l'Édit de tolérance, signée à Fontainebleau le 22 octobre 1685. Cet acte était aussi criminel que la Saint-Barthélémy. Il eut des suites analogues. La Saint-Barthélémy anéantit la maison de Valois, la révocation de l'Édit de Nantes obscurcit la gloire de Louis XIV et eut une influence considérable sur la prospérité de sa famille, qui à partir de ce moment déclina.
Les hérétiques persécutés quittèrent la France, et presque tous s'en allèrent en Suisse. C'était une élite intellectuelle ; ils portaient avec eux, dans le pays qu'ils allaient rénover, leur amour pour le travail, leur respect pour le pouvoir civil, leurs habitudes d'ordre et d'économie, leur esprit d'initiative commerciale et industrielle, et, il faut bien le dire aussi, un détachement résigné de leur patrie tant aimée qui les préparait à devenir bien vite citoyens de celle qui les accueillait.
C'est là, en effet, une chose digne de remarque : en Suisse, ces nobles hôtes français, si facilement acceptés, devinrent, comme l'a dit un de leurs historiens, « os de nos os, chair de notre chair » ; dans la Suisse française, la communauté de langue devait rendre cette fusion plus rapide, et, tandis que, aujourd'hui encore, il existe en Allemagne des colonies françaises, fort germanisées, il est vrai, à Genève, à Lausanne, à Neuchâtel, les réfugiés furent en très peu de temps complètement assimilés aux indigènes, si bien qu'on ne les distingua bientôt plus des autres et qu'ils formèrent une même famille.
Au moment de la révocation, Genève comptait environ 16.000 habitants ; elle reçut et logea 4.000 fugitifs. « Comme des naufragés, dit l'éloquent Michelet, ou comme l'enfant qui vient de naître, ils abordaient nus à Genève, n'apportant que leur corps mal vêtu, affamé, souvent martyrisé... C'était un torrent de fantômes... » Dans les années de la grande émigration, le nombre des réfugiés en Suisse s'éleva jusqu'à 60.000 ! Lausanne en vit arriver 2.000 en une seule semaine ; à la fin de cette terrible année 1685, il y avait 1.500 familles françaises réfugiées à Berne, 500 à Zurich ; Neuchâtel en reçut en deux ans près de 300.
(1) A l'occasion de la Fête-Dieu, le 12 juin 1648, Anne d'Autriche fit construire un reposoir dans la première cour du palais royal. Il fut paré des tapisseries du roi et des plus riches ornements. La reine avait fait de ses propres mains une couronne fermée tout éclatante de pierreries et qui fut mise sur l'autel à la place du Saint-Sacrement. Elle conduisit à pied, avec le jeune roi et Monsieur, la procession à Saint-Eustache.


LES THÉORIES DE JACOB BŒHME
Résumer en quelques lignes une doctrine philosophique aussi complexe, aussi vaste que celle du célèbre théosophe, est chose impossible. L'étude de M. Boutroux est, nous croyons, le livre que l'on peut le plus efficacement consulter à ce sujet. Le passage suivant, tiré du Philosophe Inconnu, Claude de Saint-Martin, traducteur de Bœhme, donne une idée d'ensemble sur cette doctrine :
« La nature physique et élémentaire actuelle n'est qu'un résidu et une altération d'une nature antérieure ; cette nature actuelle formait autrefois dans toute sa circonscription l'empire et le trône d'un des princes angéliques, nommé Lucifer ; ce prince, ne voulant régner que par le pouvoir du fer et de la colère et mettre de côté le règne de l'amour et de la lumière qui aurait dû être son seul flambeau, enflamma toute la circonscription de son empire ; la sagesse divine opposa à cet incendie une puissance tempérante et réfrigérante qui contient cet incendie sans l'éteindre, ce qui fait le mélange du bien et du mal que l'on remarque aujourd'hui dans la nature : l'homme, formé à la fois du principe du feu, du principe de la lumière et du principe quintessentiel de la nature physique ou élémentaire, fut placé dans ce monde pour contenir le roi coupable et détrôné ; cet homme, quoiqu'il eût en soi le principe quintessentiel de la nature élémentaire, devait le tenir absorbé dans l'élément pur qui composait alors sa force corporelle, mais, se laissant plus attirer par le principe temporel de la nature que par les autres principes, il en a été dominé au point de tomber dans le sommeil ; et se trouvant bientôt surmonté par la région matérielle de ce monde, il a laissé au contraire son élément pur s'engloutir et s'absorber dans la forme grossière qui nous enveloppe aujourd'hui : par là il est devenu le sujet et la victime de son ennemi. Mais l'amour divin, qui se contemple éternellement dans le miroir de la sagesse ou la vierge Sophie, a aperçu dans ce miroir, dans qui toutes les formes sont renfermées, le modèle et la forme spirituelle de l'homme ; il s'est revêtu de cette forme spirituelle et ensuite de la forme élémentaire elle-même afin de représenter à l'homme l'image de ce qu'il était devenu et de ce qu'il aurait dû être.
« Ainsi, l'objet actuel de l'homme sur la terre est de recouvrer au physique et au moral sa ressemblance avec son modèle primitif.
« Nous sommes libres par nos efforts de rendre à notre être spirituel notre première image divine comme de lui laisser prendre des images inférieures désordonnées, irrégulières, et ce sont ces diverses images qui feront notre manière d'être, c'est-à-dire notre gloire ou notre honte dans l'avenir.
« Si tu vois une étoile, dit Bœhme, un animal, une plante ou toute autre créature, garde-toi de penser que le créateur de ces choses habite loin d'elles. II est dans la créature même. Quand tu regardes les étoiles, la terre, alors tu vois ton Dieu, et toi-même tu as en lui l'être et la vie. »
Toute chose dans la création est de nature septénaire, car la création ou nature visible naturée est une émanation, une image de la nature créatrice ou naturante qui contient elle-même sept essences, aspects divers de l'Essence divine. Telles sont, en quelques mots, dans leurs grandes lignes, quelques-unes des théories de Jacob Bœhme.
Celui-ci, naquit en 1575, dans le village d'Alt-Seidenberg, près de Gorlitz, où il mourut en 1625.
Cordonnier de son état, il s'éleva, par un génie particulier, aux plus hautes conceptions théosophiques. Ses opinions exercèrent en Europe leur empire sur un grand nombre de disciples qui, sans former une secte réunie en corps, sont disséminés parmi les autres. Il avait le goût des choses religieuses, et se crut de bonne heure appelé à une mission extraordinaire. Il entendit un jour, pendant qu'il était en apprentissage, une voix mystérieuse l'appeler par son nom et lui adresser des paroles d'encouragement. Dans son enthousiasme ardent, il prit ces paroles pour un avertissement d'en haut, pour un signe certain de sa vocation, et redoubla de ferveur dans ses prières. Quelque temps après, il commença son tour de compagnonnage, et, malgré l'agitation vulgaire de cette vie errante et vagabonde, au milieu des influences malsaines qui l'assiégeaient, il resta toujours recueilli et pieux.
De retour dans sa patrie, Jacob Bœhme se maria et s'établit à Gorlitz, mais, absorbé dans ses idées mystiques, il n'en continua pas moins à méditer les problèmes jusqu'ici insolubles de la nature et de l'homme. En même temps, il cherchait les formules qui pourraient expliquer les idées étranges qui agitaient son cerveau.
Un matin que, plus appliqué qu'à l'ordinaire, il fixait son regard sur un vase en étain poli, qui resplendissait vivement à la lumière du soleil, il se sentit tout d'un coup comme transporté hors de lui, convaincu qu'il avait trouvé dans ce symbole visible la solution du problème qui le préoccupait. Malgré sa conviction, il passa encore plus de dix ans avant d'essayer de formuler en paroles les idées qui remplissaient son âme et de donner une consistance réelle aux spéculations métaphysiques de son imagination enchantée.
Ce ne fut qu'en 1612 qu'il commença à rédiger ses vues sur Dieu et le monde, dans un écrit qu'il nomma L'Aurore naissante. En 1618, il donna ses Lettres théosophiques ; l'année suivante, il composa son Traité des trois Principes, et, dès lors, ses écrits se succédèrent rapidement. Ses vues sur l'Univers sont surtout consignées dans les ouvrages intitulés Traité de l'origine et de la signification de toutes choses, Table des trois principes de la Révélation divine, Clef des points essentiels, dans lesquels se trouvent développées ses intuitions sur le monde mystérieux, insaisissable et sans bornes vers lequel le poussait la tendance innée de son esprit. Le point de départ de toute sa doctrine est l'idée qu'il se forme de la substance et de l'action de Dieu.
Ce théosophe éminent distingue en Dieu l'esprit, dont la propriété est de vouloir, et la nature, dont le sens est le désir. L'éternelle nature se manifeste en sept périodes subordonnées les unes aux autres, et qu'il nomme les formes, les qualités ou les esprits primordiaux de la nature, et ce développement lui-même dépend d'un triple principe, savoir : le feu qui correspond directement à la nature, la lumière qui correspond à l'esprit, et la vie qui procède des deux premiers.
Dieu le Père est latent dans le principe du feu, le Fils se manifeste dans le principe de la lumière, et le Saint-Esprit se révèle dans le principe de vie. La volonté arrive par le désir à la vie et acquiert ainsi conscience d'elle-même ; la conscience est le désir éveillé et non satisfait ; c'est la première forme de la nature, symboliquement nommée aussi le sel. Le désir détermine un mouvement d'où naît la multiplicité, et, en elle et par elle, la seconde forme de la nature, le vif argent, le mercure. Mais l'esprit aspire à revenir à l'unité, et de cette contradiction du désir, créant la multiplicité et voulant rentrer dans l'unité, naît la troisième forme de la nature, l'angoisse ou le soufre. Alors seulement apparaît l'objet du désir et naît la quatrième forme de la nature, le feu de l'éclair, produit par la combustion des trois premières, puis la cinquième forme, l'amour ou l'esprit limpide de l'eau. Les forces divines, unies dans la cinquième forme, se divisent et se font entendre, et alors éclate la sixième forme de la nature, la vie intelligible ; l'air et ses vibrations sont enfin la septième forme, le sel de l'esprit divin, qui rend toutes les autres perfectibles.
Bœhme admet comme Manès deux principes : dans sa lutte contre le principe du mal, Dieu n'a pas détruit son adversaire parce que, dit-il, Dieu combattait alors contre Dieu ; c'était une lutte d'une portion de la Divinité contre l'autre. Il conclut de là que le diable ne peut pas voir le soleil, c'est-à-dire la lumière, le vrai, le beau et le bien. Il ne peut voir que dans les ténèbres, c'est-à-dire qu'il ne peut opérer que le mal, la destruction et la mort.
Cette théorie théosophique est peut-être vraie ; dans tous les cas, elle pourrait expliquer pourquoi dans ce monde le mal a presque toujours le triomphe assuré sur le bien. Les idées profondes, du Juif platonisant et allégorisant, Philon, les travaux des savants allemands Van Helmont, Kircher, du Suisse Paracelse, devinrent la source de la théosophie qui atteignit son apogée avec J. Bœhme, chez lequel on retrouve les trois Sephiroth supérieures et les sept Sephiroth inférieures, comme la triple manifestation de la volonté du principe primordial et les sept qualités et les sept esprits originaires de la nature éternelle de Dieu. Il y a un peu plus d'un siècle, les savants allemands ont fait remarquer l'étonnante analogie des principales doctrines de Bœhme et des idées de la Kabbale. Schelling et Hegel ont admis les théories et les spéculations abstraites de J. Bœhme. Novalis et Frédéric Schlegel donnent la préférence à Bœhme sur Platon.


LES GRANDES ÉPOPÉES - MILTON ET LE PARADIS PERDU (1608-1674)
On sait que le Paradise Lost, cette composition sublime dont le pendant est la grande œuvre de Dante Alighieri, la Divina Commedia, a pour sujet la chute de l'homme et pour théâtre l'Éden, le ciel et les enfers. Les félicités primitives y sont peintes avec une fraîcheur que les idylles et les églogues n'ont point égalée ; les merveilles de la création, la puissance du Créateur y sont chantées avec un enthousiasme qui ne faiblit jamais. Enfin, l'orgueil indomptable de Satan et la superbe révolte des anges déchus y sont retracés sous des couleurs d'une sauvage énergie.
À la suite de ses troubles religieux et civils, a dit Lamennais, après une révolution qui conduisit un de ses rois à l'échafaud, l'Angleterre enfanta une épopée analogue au génie du Protestantisme et à la sombre exaltation du fanatisme puritain. De son côté, l'un des critiques modernes les plus éminents, M. Villemain, a résumé en quelques lignes son jugement sur la grande épopée anglaise : « Le sujet du Paradis Perdu est le plus grand que l'imagination ait jamais eu à choisir ; il s'agit, non d'une famille ou d'un peuple, comme dans l'Iliade et l'Enéide, mais de l'humanité tout entière. Tandis que les autres poèmes sont fondés sur le mélange du merveilleux et de l'historique, celui de Milton ne sort pas un moment des vastes limites du merveilleux chrétien ; la marche du poète, au milieu de ce monde idéal, ressemble au vol fantastique de Satan à travers les espaces du vide. »
Le chantre de l'homme tombé était lui-même un génie déchu... déchu de ce privilège que Dieu a libéralement accordé à tous les êtres animés. Frappé de cécité dans toute la force de l'âge, il regrettait la lumière, cet Éden de l'œil humain, aussi vivement qu'Adam soupirait après ce Paradis, dont il avait jadis contemplé les splendeurs. Son Paradis perdu, à lui, c'était tout ce monde extérieur à jamais fermé, que son regard éteint ne pouvait point embrasser, et qui ne se représentait à sa pensée que dans l'ombre de ses souvenirs et dans l'amertume de ses regrets. Rien de plus touchant, dans la bouche de ce génie aveugle, que l'invocation à la lumière, par laquelle s'ouvre le troisième chant du poème :
« Salut, ô lumière sacrée, née la première du rayon coéternel à Dieu ! Puisque Dieu est lumière, il habita donc en toi, brillante effusion d'une essence incréée. Qui dira ta source ? Avant le soleil, avant les cieux, tu étais, et, à la voix de Dieu, tu couvris, comme d'un manteau, le monde s'élevant des eaux ténébreuses et profondes et sortant du vide infini. Je sens ta lampe vitale et ton feu vivifiant ; mais, hélas ! tu ne reviens point visiter mes yeux qui roulent en vain dans leur orbite pour rencontrer ton rayon, et qui ne trouvent plus d'aurore, parce qu'une goutte sereine les a éteints ou qu'un sombre tissu les a voilés.
« J'erre, par la pensée, le long des claires fontaines, à travers les bocages ombreux, sur les flancs des coteaux dorés par le soleil ; dans ma nuit, je vois tes ruisseaux sacrés et tes torrents bénis, ô Sion ! Je songe au chantre aveugle de l'Iliade, et je chante moi-même, comme l'oiseau qui, caché dans l'obscurité soupire sous le plus épais ombrage ses nocturnes complaintes.. Avec l'année reviennent les saisons ; mais le jour ne revient pas pour moi ; je ne vois ni les douces approches du matin et du soir, ni la violette du printemps, ni la rose de l'été, ni les gais troupeaux, ni la face divine de l'homme. Environné d'éternelles ténèbres, retranché du reste des humains, je ne puis lire au grand livre de la science, dont toutes les pages sont rayées et effacées pour moi. Brille donc intérieurement, ô céleste lumière, puisqu'il n'en est plus d'autre pour mon regard. Que toutes les puissances de mon âme soient pénétrées de tes rayons ! Mets des yeux à mon intelligence ; disperse loin d'elle tous les brouillards, dissipe tous les nuages, afin que je puisse voir et dire des choses invisibles à l'œil mortel. »
C'est dans cet admirable passage que se révèle la grande douleur de Milton. Qui dira jamais combien a souffert ce génie incompris, presque dédaigné, isolé de tout et ne vivant que dans sa pensée ? Peut-être n'a-t-il si bien vu et si bien décrit ce monde invisible que parce que ses yeux étaient fermés au monde extérieur. L'idéal, le merveilleux, l'infini avaient remplacé, pour lui, le réel, le positif, le créé ; il a été sublime parce qu'il était aveugle !
Il est cruel sans doute de s'arrêter à cette hypothèse, et l'égoïsme du lecteur n'ira jamais jusqu'à bénir cette horrible cécité à laquelle nous devons peut-être un chef-d'œuvre. Un artiste hongrois, que son talent a depuis longtemps naturalisé en France, M. Munkaczy, proteste, dans une page émouvante, contre cette pensée égoïste. Le poète, qu'il nous montre avec ses yeux éteints comme ceux d'Homère, dicte à ses filles cette sublime et navrante invocation que nous venons de traduire. Sa noble physionomie porte l'empreinte, d'une souffrance intime, tempérée par les ardeurs de l'inspiration. Absorbé dans ses visions célestes, Milton oublie qu'il est aveugle, qu'il est pauvre, qu'il peut être proscrit, comme fidèle à la cause des Stuarts ; il ne songe pas que son chef-d'œuvre aura peine à trouver un imprimeur ; il souffre, mais il voit au-dedans de lui-même et il chante, tandis que les filles du moderne Œdipe, aussi dévouées que le furent jadis Antigone et Ismène, recueillent les paroles qui tombent de cette bouche harmonieuse.
M. Munkaczy a fait plus qu'une belle peinture ; son tableau est une bonne action.
D'après Milton, Raphaël répond à Adam : « La raison discursive ou intuitive est l'essence de l'âme ; la raison discursive vous appartient le plus souvent, l'intuitive appartient surtout à nous ; ne différant qu'en degrés, en espèce elles sont les mêmes. »
L'homme, placé sur la terre, voit le monde autrement que l'ange qui regarderait du zénith.
La raison intuitive dont parle Milton est la vue d'en haut, comme pour celui qui occuperait le sommet d'un triangle.
La raison discursive est la vue de ceux qui occupent un des plans médians.
Milton énonce ainsi les trois puissances célestes :
1° Le Père ou l'essence éthérée, au haut du ciel empyrée, au-dessus de toute hauteur ;
2° Le Fils unique, assis à la droite du Père : son Verbe, sa sagesse et effectuelle puissance ;
3° L'Esprit substantifié avec l'éternel rayon.
Milton invoque d'abord celui-ci en ces termes : « O Esprit, qui préfères à tous les temples un cœur droit et pur, instruis-moi. » Puis il le définit : « Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la première de l'éternel rayon coéternel ! Ne puis-je donc pas te nommer ainsi, puisque Dieu est lumière et que, de toute éternité, il n'habita jamais que dans une lumière inaccessible ? Il habita donc en toi, brillante effusion d'une brillante essence éthérée. Ou préfères-tu t'entendre appeler ruisseau du pur Éther ? Qui dira ta source ? Avant le soleil, avant les cieux tu étais, et, à la voix de Dieu, tu couvris comme un manteau le monde s'élevant des eaux ténébreuses et profondes : conquête faite sur l'infini vide et sans forme... Maintenant je sens ta lampe vitale et souveraine. Brille donc d'autant plus intérieurement, ô céleste lumière ! »
Voici ce que Satan dit de lui-même : « Faire le bien ne sera jamais notre tâche ; faire le mal toujours notre seul délice, comme étant le contraire de la haute volonté de celui auquel nous résistons. »
Satan n'accepte pas la vice-royauté du Fils, c'est pourquoi il est rejeté de la vision béatifique et tombe profondément abîmé dans les ténèbres extérieures, sa place ordonnée, sans rémission et sans fin.
Satan est l'ennemi du Très-Haut. Il est l'antagoniste du Christ dont il détruit les œuvres ; c'est l'esprit désapprouvé et maudit, contrastant avec l'Esprit saint, c'est-à-dire sanctionné par le Père.
Satan représente la défectuosité en quoi que ce soit. Il personnifie l'envie de nuire, la ruse, le mensonge, l'imposture, la négation, l'inactivité de l'esprit, avec la monomanie de l'orgueil, et, dans le monde extérieur, les divers degrés de la mort, qui sont les ténèbres, le silence, l'inertie.
Le poète nous fait assister à la naissance du monde, à l'un des retours de la grande année, qui a lieu tous les 760.000 ans, lorsque les planètes reviennent occuper les mêmes positions.
Dans cet état chaotique, il y a seulement des atomes se groupant ensemble pendant quelques instants autour d'un point principal comme centre d'attraction. Il n'y a pas encore de soleil, ni d'astres, mais seulement deux lumières : l'une rayonnante, l'autre magnétique. A mesure qu'elles se spécialisent en fonctions, Milton se sert de plusieurs canevas. Tantôt il place la première dans l'hémisphère boréal et la seconde dans l'hémisphère austral, tantôt sur la seule ligne du zodiaque (voie de la vie). En dernier lieu, il considère le soleil et les deux planètes Mercure et Vénus qui font leurs révolutions apparentes dans le même temps, et enfin il distingue les deux positions de celle-ci avant et après le soleil : le matin, c'est l'étoile du Berger ; le soir, c'est Lucifer qui amène les lueurs de la nuit.
Satan veut enlever la toute-puissance au Très-Haut ; entouré des esprits déchus, « formes d'anges fanées » (ainsi sont désignés les esprits dégénérés de leurs qualités premières), il livre au Très-Haut la première bataille, indécise pendant trois jours, puis enfin il est repoussé par le Fils.
Après avoir perdu la première bataille sur le plan cosmogonique, Satan entreprend la seconde lutte sur le plan humain en séduisant Eve. La feuille du figuier, par sa forme phallique, désigne l'arbre de la connaissance du bien et du mal, à cause de l'état d'éréthisme nerveux qu'elle suppose pour l'acquisition de cette science. Le genre humain est perdu jusqu'à la venue du Rédempteur, qui nous délivre du péché originel en fortifiant le cœur et en réprimant l'excès de la sensibilité nerveuse.
Les influences des deux planètes circumsolaires ont été remarquées de tout temps. Nous les trouvons exprimées dans l'astronomie de Manilius. Mercure inspire la science, et Vénus l'amour. Mercure et Vénus mal placés donnent l'orgueil, provenant du faux savoir, la pratique des sciences maudites, la luxure et tous les vices à sa suite, l'envie…


RETOUR À LA FEMME
L'ascension de la Femme continue... lentement ; par l'action laïque surtout, c'est-à-dire en dehors de la religion, et malgré elle, ce qui veut dire en se mettant en opposition avec ses dogmes, avec sa morale surtout... Après la Renaissance, on vit les femmes se jeter avec ardeur dans l'étude des lettres et se montrer plus savantes clercs que les chevaliers qui s'honoraient de ne savoir pas écrire, par privilège de noblesse. Les sciences n'ont pas alors de plus fervents adeptes ; les Clotilde de Surville, les Marguerite d'Angoulême, les Scudéry et les Sévigné polissent et fixent la langue française.
Celles que les historiens nous représentent comme les plus élégantes, les plus influentes, les plus galantes, sont en même temps les plus lettrées.
C'est avec un grand étonnement que nous avons appris, par l'énumération des livres que possédait Mme de Pompadour, combien cette femme, que l'on croyait une élégante courtisane, s'occupait de choses intellectuelles. Le catalogue de sa Bibliothèque, que possède le Musée Carnavalet, comprend 266 ouvrages de théologie, 76 de droit, et 511 traitant de sujets scientifiques et artistiques ; les romans et les vers sont représentés par 3.434 titres ; mais le fonds principal est celui des livres d'histoire : 4.892 ouvrages.
Du reste, la divine marquise est représentée par La Tour au milieu des livres et des attributs des arts.
Parmi les Déesses modernes, il ne faut pas oublier de citer Ninon de Lenclos.
Mais, si Ninon était si belle qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer, à tous ses charmes physiques elle en ajoutait d'autres plus irrésistibles : les charmes de son esprit, d'un esprit charmant et vif par nature, et, de plus, développé par une éducation raffinée.
Ninon possédait les talents de société les plus goûtés de l'époque. Son père lui apprit à jouer du luth ; elle y devint fort habile, s'accompagnant pour chanter avec une grâce et un goût exquis ; on dit qu'elle dansait à ravir et parlait couramment plusieurs langues. Mais l'imagination prime sautière de son esprit, la vivacité de sa conversation l'emportaient sur ces talents acquis ; et tous convenaient que chez elle l'esprit dépassait la beauté.
On devine les passions que dut inspirer la femme, si délicieusement femme, que fut Ninon. L'amante la plus tendre, la maîtresse la plus ardente et la plus passionnée qu'elle était, ne le cédait en rien, en distinction et en finesse, aux femmes les mieux cotées dans la haute société de l'époque ; aussi Ninon fut-elle aimée, choyée et adorée. Son salon réunit l'élite de la société parisienne ; même on y menait les jeunes gens des plus grandes familles françaises pour qu'ils y prissent le bon ton et les belles manières que Ninon y déployait à l'envi. Ce n'était pas Ninon de Lenclos la courtisane, mais Ninon de Lenclos « femme célèbre par son intelligence et sa beauté. »
Son salon rivalisait du reste avec l'hôtel de Rambouillet.
Ninon de Lenclos ! Que de charme et d'attrait, que de beauté, de grâce et de séduction ce nom caressant éveille !
Jean de Tinan dit : « Ninon ne fut pas une fille galante, ni ce qu'on appelle aujourd'hui une demi-mondaine. Ninon fut une amoureuse. Ninon eut des faiblesses. »
Ninon fut l'enfant gâtée de l'amour, qui ne lui ménagea ni les succès ni les triomphes.
Si Ninon reçut beaucoup, elle ne donna pas moins, consacrant toute sa vie à l'amour, et mettant à son service toutes ses qualités naturelles et acquises. Depuis l'âge de dix-sept ans, jusqu'à l'âge de quatre-vingts, Ninon, toujours belle et toujours jeune, « l'amour s'était retiré jusque dans les rides de son front », disait l'abbé de Châteauneuf, traîna tous les cœurs après elle, les charmant et les captivant, les façonnant à son gré et plaisir avec ses petites mains blanches, qui étaient, paraît-il, les plus belles mains du monde. Sa vie, sa longue vie folle et rieuse, ne fut qu'une suite de plaisirs ininterrompus, de désirs et de caprices toujours nouveaux et toujours satisfaits.
« Ninon était parfaitement belle et elle le fut toujours. Une taille élégante, un teint d'une blancheur éblouissante, de grands yeux noirs qui faisaient pattes de velours, des dents admirables, la bouche frémissante, le sourire délicieux ; sa physionomie était ouverte, tendre et nonchalante ; ses bras étaient beaux et ses mains plus belles, le son de sa voix était intéressant. Rien ne peut exprimer la souplesse gracieuse de tous ses mouvements ; l'ovale parfait du visage entouré de boucles de cheveux, retenues par un réseau d'or ; aux oreilles, des parures longues en brillants ; au cou, un collier de perles, soutenant quelque bijou d'émeraude ; la robe simple et serrée à la taille par des torsades et des fermoirs en rubis. »
Passons l'Atlantique.
C'est une femme qui révéla la poésie nationale aux Anglo-Américains des États-Unis : Anne Bradshef fut, au milieu du XVIIème siècle, leur premier poète.
Dans le genre philosophique, une femme fut célèbre au XVIIème siècle : Mme Guyon (1648-1717), qui prêcha une doctrine mystique, dite Quiétisme, qui fut défendue par Fénelon et combattue par Bossuet.
Les Catholiques suivaient donc le mouvement féministe du siècle, mais la plupart d'entre eux résumaient dans le symbole de la Vierge Marie tout ce qui était féminin. C'est ainsi que Louis XIII voua son royaume à la Vierge, et non à Jésus, le Dieu mâle, qui reste adoré des femmes, non des hommes. La Déesse remonte, le Dieu descend, à ce point que Louis XIII institua la fête de l'Assomption.
Aucun texte authentique n'en fixait le jour, aucun document des premiers siècles ne parlait de cette légende, bien postérieure, de l'enlèvement de la Vierge au Ciel, pas plus du reste que de son « Immaculée Conception », qui, la supposant affranchie dès le sein de sa mère de la tache du péché originel, avait pour but d'expliquer que cette créature exceptionnelle avait bien pu aussi concevoir d'une façon toute spéciale par l'opération du Saint-Esprit.
Au fond de tout cela, c'est la Vérité scientifique qui recommence à luire : l'amour immaculé de la femme, de toute femme.
Depuis saint Bernard, la question se discutait ; les Dominicains y étaient revenus et y avaient mis leur ignorance, condamnant ce dogme sur lequel le Concile de Trente avait refusé de se prononcer. Et, chose étrange, ce sont les Jésuites, ces pères de la ruse et du mensonge, qui sauvent l'idée de l'Immaculée Conception, et la ravivent même, si bien que c'est à eux que nous devons d'avoir vu ce grand dogme, qui remplit toute l'antiquité, arriver jusqu'à nous.
Le dogme de l'Immaculée Conception, c'est la parthénogenèse glorifiée. C'est pour cela qu'il est personnifié par une femme vierge et mère.
Plusieurs Jésuites soutinrent que Marie était le centre caché de toute l'Écriture, et même qu'Elle avait eu plus de part encore que le Saint-Esprit à l'inspiration du Nouveau Testament.
Cependant, au XVIème siècle, le Jésuite Maldonnat avait combattu avec vivacité la doctrine de l'Immaculée Conception, qui est la base scientifique de la Divinité féminine. Mais les prêtres sont bien loin de comprendre cela. Un d'eux, un chanoine régulier de Saint-Victor, nommé Gautier, auteur célèbre de plusieurs ouvrages, s'éleva avec violence contre Pierre Lombard, qui avait posé la question : Dieu, en s'incarnant, aurait pu prendre le sexe féminin ?
« Il faudrait, répond-il, broyer à ces gens-là de mille marteaux la bouche infecte dont ils blasphèment Dieu, en faisant de lui une femme, s'il n'y avait trop de honte même à les entendre » (Contra quatuor Franciæ labyrinthos).
Clément VI, Eugène IV et plusieurs autres papes avaient déclaré que la mère de Jésus avait été tachée du péché originel.
Comme on le voit, l'orgueil mâle battait son plein dans le monde clérical. C'est l'homme seul qui est Dieu, non pas seulement l'homme qu'ils ont mis dans le Ciel, mais l'homme sur la Terre. Dans la déclaration des évêques réunis au Vème Concile de Latran, il est dit « qu'ils déposent humblement les droits des Conciles aux pieds du Pape, prince du Monde entier, et l'autre Dieu sur la Terre » (Lable, Conciles, XIX, p. 109).
Et Bossuet, dans la Politique tirée de l'Écriture Sainte, dit : « Le trône royal n'est pas le trône d'un homme, mais le trône de Dieu même... Les Princes sont des Dieux et participent en quelque façon à l'indépendance divine. »
Ceci prouve que les prêtres n'avaient aucune notion scientifique touchant l'essence du Principe Féminin que l'antiquité avait déifié, que pour eux ce Principe est descendu aux proportions morales d'un homme ; c'est l'apothéose de la puissance du mâle, que ce mâle soit une brute criminelle comme les empereurs romains, un empoisonneur comme les Borgia, ou un incapable comme la plupart des rois.


L'INTUITION DE BLAISE PASCAL
C'est au milieu de cet athéisme général qu'une intuition extraordinaire vint secouer le cerveau de Pascal et lui rendre la connaissance antique de l'essence divine. Voici dans quelles circonstances :
Un jour qu'il se promenait à Neuilly, ses chevaux s'emportèrent et l'entraînèrent vers la Seine où ils se précipitèrent, et ils l'y auraient fait tomber lui-même si, heureusement, le timon de sa voiture ne se fût brisé contre le pont. Pascal échappa à la mort, mais la secousse qu'il reçut mit en activité la région intuitive de son cerveau ; une grande vérité lui apparut et, à partir de ce jour, une vie nouvelle commença pour lui. Il renonça aux études profanes, au monde, et ne s'occupa plus que de la pensée. Pendant toute sa vie, il garda le plus grand secret sur la nature de la Vérité qui lui fut révélée à la suite de l'accident qui secoua son cerveau, mais, à sa mort, sa famille trouva cousu à la doublure de son pourpoint un papier énigmatique, enveloppé dans un parchemin, qui, d'après sa date, devait être là depuis huit ans. Ce papier porte les lignes suivantes, séparées d'une façon tout à fait arbitraire :
« L'an de grâce 1654.
« Lundi 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr.
« Depuis environ 10 heures et demie du soir, jusqu'à environ minuit et demi, Feu.
« Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, nom des philosophes et des savants, certitude, certitude, sentiment, joie, paix, oubli du monde et de tout hormis Dieu.
« Joie, joie, joie, pleurs de joie, renonciation totale et douce. »
Dès ce moment, Pascal rompit totalement ses relations avec la société, il se retira à Port-Royal des Champs et craignit tellement tout contact avec l'humanité ignorante qu'il alla jusqu'à malmener sa sœur, Mme Périer, qui l'obsédait de soins maternels.
Pourquoi Pascal garda-t-il un si grand secret au sujet de ce qui lui fut révélé avec certitude dans cette nuit mémorable ?
Parce que le sexe de la Divinité des anciens Israélites, qu'il comprit subitement, était le grand mystère qui avait été caché dans l'antiquité par les Juifs, qui ne prononçaient plus son nom. Cette Divinité, Hévah, était tout à fait dissimulée sous le nom de Jéhovah que les modernes exégètes venaient de lui donner. Pascal, en arrivant spontanément à la découverte que la première Divinité des Hébreux était une Déesse, fut épouvanté de la distance que cette certitude allait créer entre lui et les autres hommes ; il se condamna au silence plutôt que de livrer au scepticisme, aux sarcasmes une aussi grande vérité. Il sentait l'impossibilité de faire comprendre à ses contemporains l'origine théogonique des religions, sentant que, s'il parlait, toutes les foudres de l'Église allaient tomber sur lui.
Quant aux noms des philosophes et des savants, c'était, pour lui, une révélation du même genre que celle qui lui faisait connaître le nom de la Divinité. Il comprit que les Homère, les Pythagore, les Isaïe, les Jérémie, etc., sont les grandes femmes de l'antiquité qui ont été masculinisées.
C'est toute la Vérité historique qui fut révélée à Pascal par intuition. Et cela lui donna un tel éloignement pour le monde de mensonge dans lequel il avait vécu jusque-là, qu'il voulut vivre désormais dans la solitude et dans le silence, afin de ne pas altérer la grande joie intérieure que donne la possession d'une certitude. Quant à cette phrase: « renonciation totale et douce », elle s'explique facilement. C'est à l'orgueil mâle qui crée l'erreur qu'il renonça.
Il publia les Provinciales en 1656-1657 ; ses Pensées ne furent publiées qu'après sa mort.


L'ÉDUCATION DES HOMMES
Le Catholicisme avait tellement avili les femmes que les hommes ne savaient plus comment ils devaient se comporter vis-à-vis d'elles. En voici un exemple :
Vers la fin du XVIIème siècle, le duc et la duchesse de Norfolk devant comparaître, en 1692, devant les Lords pour plaider leur instance en divorce, il fut examiné si le lord-chancelier, siégeant comme président, manquerait à sa dignité en saluant la duchesse et en lui parlant le chapeau à la main.
Cette question occupa la noble assemblée pendant plusieurs jours, les uns invoquant les règles de politesse qui obligent tout homme bien élevé à se découvrir devant une dame, les autres faisant valoir la supériorité du juge sur le justiciable. La discussion fut orageuse et donna lieu à quelques duels.
Finalement, il fut arrêté que le lord-chancelier recevrait d'abord les saluts et révérences du duc et de la duchesse et qu'il retirerait son tricorne pour y répondre ; que le président et les plaideurs échangeraient quatre saluts par audience ; qu'enfin, pendant toute la durée du procès, les ducs resteraient couverts, tandis que les marquis, comtes, vicomtes et barons garderaient leur chapeau à la main.


LA CHIMIE AU XVIIÈME SIÈCLE
L'école chimique était combattue à outrance par la Faculté. Les chimistes étaient des médecins spagyristes. Louis XIV en avait un dans son personnel médical.
Vers 1600, on fabriquait un médicament appelé la Thériaque, dite tyriacle ou triacle ; ceux qui l'appliquaient s'appelaient thériacleurs (Rabelais, Gargantua, L. I, chap. xxv).
C'était une panacée universelle, il y entrait une multitude de substances hétérogènes (Nicolas, Traité de la Thériaque, 1573, p. 16). Hanel en énumère 64. Dans l'eau thériacale, spécifique contre la syphilis, il entrait 31 substances.
Pierre Pomet y mettait 61 substances (Histoire des drogues, 1694, 2e partie, p. 65) ; Moïse Charras, 62 (Pharmacopée royale, 1691, p. 195).
Voici un aperçu des substances employées : des pilules de vipères, des rognons de castors, de l'opoponax, du bitume de Judée, de la myrrhe, de l'encens, de la réglisse, du safran, de la térébenthine, de la terre sigillée, etc., etc. Suivant Ambroise Paré, elle ne devient efficace que 4 ans après sa composition et cesse de l'être au bout de 12 ans.
Foucher de Chartres, écrivain français mort en 1127, mentionne la Thériaque. En 1606, on la fit en public à Montpellier. L'apothicaire Laurens Catelan la fit en plusieurs journées « en assemblée honorable de Messieurs de la Justice et professeurs en l'Université de cette ville » (Discours et démonstration des ingrédiens de la thériaque, 1614, p. 3).
En 1682, le doyen de la Faculté, docteur Dieuxivoye, « présida à la thériaque qui se fit avec une grande solennité ».
On comprend que le public préférait la médecine des femmes, qui, elles, ne fabriquaient pas de Thériaque. Ce médicament servait à tout. Suivant le médecin Jacques Fontaine (Traité de la Thériaque, 1601, p. 183), son emploi rendait « le corps inexpugnable contre les venins, sans corrompre le naturel du corps ».
Hugues Metel, vers 1150, écrivait à saint Thierry que ce médicament était dangereux et fort susceptible de sa nature, car une fois introduit dans l'organisme, s'il n'y trouvait pas de poisons à chasser, il ne voulait pas avoir été dérangé pour rien et tuait le malade (Epistola 18, dans C. L. Hugo, Sacræ antiquitatis monumenta, t.II, p. 351).
L'Orviétan est un autre médicament mis à la mode par un Italien, Cristoforo Contugi, natif d'Orviéto, qui se vit d'abord appeler Lorviétano, puis Lorviétan, ou l'Orviétan.
L'apothicaire Pierre Pomet écrivait en 1694 dans son Histoire des Drogues (2e partie, p. 67) : « L'Orviétan était connu à Rome depuis longtemps, et c'est de là que le faisaient venir les épiciers avant que le sieur Contugi eût obtenu du Roi la permission de le débiter publiquement. »
L'Orviétan se composait de 27 substances, dont les plus utiles paraissaient être la thériaque vieillie et « des vipères sèches garnies de leur cœur et de leur foie. »
Molière a immortalisé l'Orviétan en le faisant connaître dans L'Amour médecin, acte II, sc. 7 :
Sganarelle :
Monsieur , je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je m'en vais vous payer.
L'Opérateur :
L'or de tous les climats qu'entoure l'Océan
Peut-il jamais payer ce secret d'importance ?
Mon remède guérit par sa rare excellence
Plus de maux qu'on n'en peut nombrer en tout un an !
La gale,
La rogne,
La teigne,
La fièvre,
La peste
La goutte,
Vérole,
Descente,
Rougeole,
O grande puissance de l'Orviétan !

En 1647, ce magnifique remède fut approuvé par la Faculté et obtint la signature de douze docteurs. Mais cela n'alla pas sans difficulté. Le doyen, appelé Jean Piètre, crétin qui laissa son nom à tous les médecins mauvais, se fâcha, et chassa de la compagnie les 12 docteurs qui avaient agi sans son ordre. Plus tard, ils furent rappelés. Dans tout cela, il n'y avait qu'une question d'argent et une jalousie de ceux qui n'avaient pas su tirer un assez bon parti du charlatanisme de l'Italien.
Le docteur Thomas Sonnet, sieur de Courval, publia en 1610 un volume intitulé Satyre contre les charlatans et pseudo-médecins empyriques, « en laquelle sont amplement découvertes les ruses et tromperies de tous thériacleurs, alchimistes, chimistes, paracelsistes, distillateurs, extracteurs de quintessence, fondeurs d'or potable, maistres de l'élixir et telle pernicieuse engeance d'imposteurs ».
Ce médecin dénonçait lui-même ses confrères. Cet auteur nous cite un certain « Signor Hieronimo », une grosse chaîne d'or au cou, installé sur un superbe théâtre et y trônant au milieu de quatre joueurs de violon. Je cite : « Et pour expérimenter les vertus divines et admirables d'un ungant qu'il se vantoit avoir pour les bruslures, il se brusloit publiquement les mains avec un flambeau allumé, jusques à se les rendre toutes ampoulées ; puis se faisoit appliquer son ungant qui les guérissoit en deux heures. Chose qui sembloit miraculeuse aux assistans, qui n'avoient sondé et découvert l'artifice et la ruze dont il se servoit. Car avant de monter sur son théâtre, il se lavoit secrètement les mains de certaine eauë artificielle, laquelle étoit douée de cette vertu particulière que le feu ne peut brusler la partie qui en est fraîchement lavée, de façon que l'on endure superficiellement la flamme sans sentir de douleur, etc. Laquelle ruze et tromperie j'avois veu pratiquer lorsque j'étois en Languedoc à un brave et expert charlatan. Artifice qui n'est pas de difficile créance, si on considère seulement la qualité et propriété de l'eau-de-vie, laquelle se brusle et consomme sur un mouchoir qui en aura été lavé, sans que le feu le puisse endommager. »
Le mot charlatan vient du nom que l'on donnait à un Italien : Ciarlatano (de ciarlare, babiller, charlan en espagnol), ou Scarlatano à cause de son habit écarlate : il se nommait en réalité Desiderio des Combes.
Dancourt consacra une comédie à un autre personnage de l'époque non moins célèbre : l'opérateur Barry. Dans le prologue Barry se présente lui-même au spectateur et dit :
« Je suis, Messieurs et Mesdames, ce fameux Melchissédec Barry. Comme il n'y a qu'un soleil dans le ciel, il n'y a aussi qu'un Barry sur la terre.
« Il y a 93 ans que je faisais un bruit du diable à Paris. N'y a-t-il personne ici qui se souvienne de m'y avoir vu ? En quel lieu de l'Univers n'ai-je pas été depuis ? Quelles cures n'ai-je point faites ? Informez-vous de moi à Siam, on vous dira que j'ai guéri l'éléphant blanc d'une colique néfritique. Que l'on écrive en Italie, on saura que j'ai délivré la République de Raguse d'un cancer qu'elle avait à la mamelle gauche. Que l'on demande au grand Mogol qui l'a sauvé de sa dernière petite vérole ? c'est Barry. Qui est-ce qui a arraché onze dents machelières et quinze cors aux pieds à l'infante Atabalipa ? Quel autre pourrait-ce être que le fameux Barry ?
« Je porte avec moi un baume du Japon qui noircit les cheveux gris et dément les extraits baptistaires ; une pommade du Pérou qui rend le teint uni comme un miroir et rétrécit les trous de la petite vérole ; une quintessence de la Chine qui agrandit les yeux et rapproche les coins de la bouche, fait sortir le nez à celles qui n'en ont guère, et le fait rentrer à celles qui en ont trop ; enfin, un élixir spécifique que je puisse appeler le supplément de la beauté des visages et l'abrégé universel de toutes les chances qui ont été refusées par la Nature. »
(Prologue, pièce représentée pour la première fois le 11 octobre 1702.)
En 1697, le frère de l'abbé Rousseau publia un volume intitulé Secrets et remèdes éprouvez dont les préparations ont été faites au Louvre, de l'ordre du Roy, par défunt l'abbé Rousseau, cy-devant capucin et médecin de Sa Majesté.
Voici l'une de ces merveilleuses recettes : Essence de Vipère.
« Les faire sécher à un feu très doux ou au soleil, jusqu'à ce qu'elles puissent se mettre en poudre facile à passer par le tamis. Mêler la poudre avec trois fois son poids de miel et faire bouillir. Les vipères employées devaient avoir été nourries exclusivement de miel et de rosée. »
Il y avait aussi une Véritable eau de la reine de Hongrie, dans le même genre.
Sur la fin de sa vie, le Père Rousseau méditait la préparation d'un élixir merveilleux, mélangé de miel et de manne, dans lequel on mêlait des coraux et des perles pilées. La manne devait être récoltée en Arabie. Il mourut sans avoir eu le temps d'assister au succès de son miraculeux remède.


L'AURORE DE LA SCIENCE MODERNE EN RUSSIE
Le roi Gustave-Adolphe de Suède ordonna, en 1632, l'ouverture d'une Université à Dorpat ; elle exista 24 ans, et fut fermée lorsque la ville fut conquise par les Russes.
Charles XI créa en 1690 une nouvelle Université, qui passa, en 1699, à Pernau. La Livonie ayant été conquise par les Russes en 1710, l'Université cessa d'exister. C'est en 1798 que la noblesse des provinces baltiques reçut de l'empereur Paul 1er l'autorisation de créer une Université. Le projet de loi concernant la création d'une Université protestante à Dorpat fut approuvé le 4 mai 1799. Une commission de la noblesse se réunit le 12 juillet 1800 à Dorpat, et l'on se proposait déjà d'ouvrir les cours universitaires pour le 15 janvier 1801, lorsque l'empereur Paul 1er ordonna de transférer l'Université à Milan. L'empereur Alexandre 1er, par un oukase en date du 12 avril 1801, rétablit le projet primitif, et l'Université de Dorpat fut solennellement ouverte le 21 avril 1802.


LE BONHEUR PAR LA SCIENCE OU LA SCIENCE DU BONHEUR
Leibnitz, le grand philosophe, l'illustre mathématicien qui, simultanément avec Newton, a créé le calcul infinitésimal, le grand Leibnitz n'était pas un vrai Allemand. Il était d'origine slave. Sa famille s'appelait autrefois Lubenietz et était venue de Pologne s'établir en Saxe.
À la bibliothèque de Hanovre, il est de curieux manuscrits de Leibnitz qui n'étaient pas encore publiés en 1928. Dans l'un d'eux, le grand philosophe explique que le seul moyen de rendre les hommes plus heureux et meilleurs, c'est de travailler au progrès des sciences. Le bonheur, d'après lui, en effet, consiste en trois choses : la perfection de l'âme, la santé du corps et les commodités de la vie. Or la perfection de l'âme s'obtient par la science, qui nous enseigne ce que nous sommes et ce que nous devons faire ; la santé du corps s'obtient aussi par la science, puisque la médecine, est basée sur la connaissance de la nature ; enfin, les commodités de la vie sont encore fournies par la science, qui perfectionne tous les arts et métiers et rend l'homme presque maître de la nature.
Inutile d'ajouter que cette étude de la science fut le mobile constant de l'activité de Leibnitz.
On remarquera qu'il n'est pas ici question du bonheur dans l'autre monde. Leibnitz parlait sérieusement (1646-1716).
Kepler lui-même dotait d'une vie animale tous les corps de la Nature. Le globe terrestre était pour lui un gros animal sensible aux configurations astrales, effrayé de l'approche des autres planètes et manifestant sa terreur par les tempêtes, les ouragans et les tremblements de terre ; le flux et reflux de l'océan était sa respiration. La Terre avait son sang, sa transpiration, ses excrétions ; elle avait aussi ses aliments, parmi lesquels l'eau marine qu'elle absorbait par de nombreux canaux.
Kepler s'est rétracté à la fin de sa vie.
Montesquieu (1689-1755) fut menacé d'être exclu de l'Académie française pour son Esprit des Lois. Les Jansénistes le déclarèrent athée, déiste, séditieux ; enfin la Sorbonne, par un jugement solennel, condamna 18 propositions (reconnues vraies aujourd'hui) que le Père Rouot se vanta de lui avoir fait rétracter à son lit de mort.









À suivre : LA CHEVALERIE, LA TABLE RONDE ET LE GRAAL